Il y avait, dans le buffet vitré du salon, ce gros Larousse à la couverture rouge que l’on sortait pour régler les disputes de famille. Avant même de l’ouvrir, un détail attirait l’œil : la tranche, mouchetée de minuscules points rouges et bleus, comme si quelqu’un avait secoué un pinceau au-dessus du livre. Ce n’était pas un défaut d’impression, ni une tache de confiture oubliée. C’était du jaspage, une technique de reliure de livre vieille de plusieurs siècles, que l’on retrouvait aussi bien sur les missels de communion que sur les dictionnaires scolaires, les registres de comptabilité ou les vieux volumes reliés de l’Encyclopédie. Bonne nouvelle : cette technique n’a rien de perdu. Avec un peu de patience, quelques pigments et une brosse à dents, on peut aujourd’hui jasper soi-même ses livres et redonner du caractère à une étagère un peu triste.
Le jaspage, c’est quoi exactement à propos d’un livre ?
Le jaspage désigne l’opération qui consiste à colorer ou décorer les tranches d’un livre : la tranche de tête (dessus), la gouttière (le côté opposé au dos) et la tranche de queue (dessous). Le mot vient du jaspe, cette pierre aux veines colorées dont les motifs irréguliers rappellent les éclaboussures de couleur obtenues par les relieurs. On parle aussi de jaspure pour désigner le résultat.
À l’origine, la fonction n’était pas seulement décorative. Une tranche colorée et légèrement encollée masque la poussière, limite les salissures des doigts et protège un peu le papier. Un registre de notaire jaspé de rouge vieillissait mieux qu’un registre laissé blanc. L’esthétique est venue s’ajouter à l’usage, jusqu’à devenir la signature de certains éditeurs.
Jaspure, marbrure, dorure : ne pas confondre
- Le jaspage moucheté : des gouttelettes de couleur projetées à la brosse, motif aléatoire, le plus courant sur les livres scolaires et les usuels.
- La tranche marbrée : obtenue en trempant la tranche dans un bain où flottent des couleurs travaillées au peigne. Motifs en peigne, en caillouté, en « queue de paon ».
- La tranche dorée : application de feuille d’or sur tranche préparée, technique noble réservée aux beaux ouvrages, aux missels et aux éditions de prestige.
- La tranche unie : une seule couleur passée à l’éponge ou au tampon, très utilisée pour les collections populaires.
Une petite histoire des tranches colorées
La coloration des tranches est attestée dès la reliure ancienne, où elle accompagnait les cuirs et les fermoirs. La technique de la marbrure, importée d’Orient via la Turquie et la Perse, se diffuse en Europe à partir du XVIIe siècle, d’abord pour les papiers de garde puis pour les tranches. Les ateliers de reliure français en font une spécialité, avec un vocabulaire d’artisan savoureux : la cuve, le fiel de bœuf, la gomme adragante, la mousse d’Irlande, le peigne à marbrer, la brosse de chiendent.
Au XXe siècle, l’industrialisation simplifie tout cela, mais la tranche colorée survit dans nos souvenirs de lecteurs. On pense aux missels et paroissiens offerts pour la communion, tranche rouge ou dorée, avec la croix estampée sur le cuir. Aux dictionnaires et usuels de la bibliothèque familiale. Aux volumes reliés simili-cuir des encyclopédies vendues en fascicules et reliées au fur et à mesure, comme Tout l’Univers ou Alpha. Aux séries condensées de Sélection du Reader’s Digest, ces gros volumes de quatre romans qui trônaient dans presque tous les salons et dont la tranche colorée faisait un bandeau régulier sur l’étagère. Aux couvertures cartonnées de la Bibliothèque Verte et de Rouge et Or, dont la tranche teintée signalait la collection avant même qu’on lise le titre.
La mode est revenue en force ces dernières années avec les fameuses sprayed edges, ces tranches peintes ou imprimées que les éditeurs proposent en édition limitée. Le vocabulaire est neuf, le geste a trois cents ans.
Le matériel du jaspeur amateur
Inutile d’ouvrir un atelier de reliure. Pour commencer, voici de quoi s’équiper sans se ruiner :
- Une brosse à dents à poils durs ou une brosse à ongles : c’est l’outil du jaspage moucheté. Le relieur utilisait une brosse de chiendent, le principe est identique.
- Des couleurs : gouache, acrylique très diluée, encre acrylique, encre de Chine colorée, ou pigments naturels. L’acrylique a l’avantage de ne pas rebouger une fois sèche.
- Des pinces ou des serre-joints et deux planchettes de bois ou de carton fort pour comprimer fermement le bloc de pages.
- Du papier journal, du ruban de masquage (type ruban de peintre, peu collant) pour protéger la couverture et les plats.
- Une grille ou un couteau pour frapper la brosse et projeter les gouttelettes.
- Pour la version marbrée : un bac peu profond, de la carraghénane (extraite de la mousse d’Irlande) ou de la gomme adragante pour épaissir l’eau, un peu de fiel de bœuf pour faire s’étaler les couleurs, et un peigne à marbrer que l’on peut fabriquer avec des épingles plantées dans une baguette de bois.
Méthode 1 : le jaspage moucheté, pas à pas
C’est la technique la plus accessible et la plus fidèle aux tranches de nos vieux usuels.
1. Préparer le livre
Fermez le livre et serrez-le très fortement entre deux planchettes, à l’aide de serre-joints ou de gros élastiques. Ce point est capital : si le bloc de pages n’est pas comprimé, la couleur s’infiltre entre les feuillets et vous obtiendrez des auréoles sur les marges intérieures. La tranche doit former une surface aussi lisse qu’une planche.
2. Protéger la couverture
Masquez les plats et le dos avec du ruban de masquage et du papier. Une éclaboussure sur une couverture toilée ne part plus.
3. Projeter la couleur
Diluez la peinture jusqu’à la consistance d’un lait. Trempez la brosse, essorez-la largement sur un chiffon, puis passez le pouce ou la lame d’un couteau sur les poils, à vingt ou trente centimètres au-dessus de la tranche. Les gouttelettes tombent en pluie fine. Travaillez en plusieurs passages légers plutôt qu’en une seule fois : c’est la superposition qui crée la profondeur.
4. Superposer les teintes
La jaspure classique des dictionnaires associait souvent un rouge et un bleu foncé, ou un brun et un vert, sur fond de papier crème. Laissez sécher entre chaque couleur, quelques minutes suffisent.
5. Sécher et libérer
Attendez le séchage complet avant de desserrer, puis passez délicatement la lame d’un coupe-papier entre les pages si quelques feuillets se sont collés. Un léger ponçage au papier très fin (grain 400 et plus) sur les tranches, avant coloration, donne un rendu plus net sur les livres aux coupes irrégulières.
Méthode 2 : la tranche marbrée à la cuve
Plus spectaculaire, plus technique. Préparez un bain épaissi à la carraghénane, laissez-le reposer quelques heures pour que les bulles remontent. Déposez les couleurs à la surface, goutte à goutte, avec un pinceau ou un compte-gouttes : additionnées d’un peu de fiel de bœuf, elles s’étalent en cercles concentriques au lieu de couler. Tracez ensuite vos motifs avec une pointe puis avec le peigne, en un seul mouvement régulier.
Le livre, toujours serré entre ses planchettes, est alors posé très délicatement à plat sur le bain, tranche vers le bas, puis relevé aussitôt. La couleur se transfère immédiatement. Rincez d’un geste bref, épongez, laissez sécher. Entre deux trempages, écrémez la surface du bain avec une bande de papier journal pour repartir d’une surface propre.

Méthode 3 : la tranche peinte contemporaine
Pour un rendu uni ou dégradé, façon éditions limitées d’aujourd’hui : livre serré, tranche poncée, puis application d’une peinture acrylique à l’éponge ou au pinceau plat, en couches très fines. On peut ensuite poser un pochoir et vaporiser une seconde teinte pour faire apparaître un motif. Certains ajoutent une tranche cachée : le motif n’apparaît que lorsqu’on éventaille les pages en biais. C’est une variante d’une vieille technique de relieur, la peinture sur tranche dite « à secret », où un paysage se révélait uniquement quand on courbait le bloc.
Les erreurs classiques dans le jaspage d’un livre
- Trop de couleur diluée : elle migre entre les pages. Mieux vaut une peinture crémeuse et une brosse bien essorée.
- Un serrage insuffisant : c’est la cause numéro un des ratés.
- Vouloir tout couvrir : sur une jaspure mouchetée, le fond de papier doit rester visible, c’est ce qui donne la vibration.
- Desserrer trop tôt : les pages se soudent et l’on déchire en voulant les séparer.
- Négliger les trois tranches : la gouttière est la plus visible, la tête est celle qui prend la poussière.
Quels livres jasper, lesquels épargner
On ne touche pas à un livre ancien de valeur, à une édition originale, à un exemplaire numéroté ni à un ouvrage signé : toute intervention fait chuter la valeur et détruit un état d’origine. En revanche, les brocantes et vide-greniers regorgent de candidats parfaits : romans de poche défraîchis, clubs du livre reliés simili-cuir des années 1960-1970, volumes dépareillés d’encyclopédies, livres scolaires aux tranches grisées par le temps. Un livre dont la tranche a jauni de façon irrégulière est même le cas idéal : la jaspure masque les auréoles et lui rend une allure soignée.
Finition et entretien
Une fois sec, un passage à la cire microcristalline ou un simple lustrage au chiffon doux donne une tranche satinée et moins salissante. Rangez ensuite vos livres debout, serrés mais sans forcer, à l’abri du soleil direct qui fait pâlir les rouges en quelques saisons.
À propos du jaspage et du livre
Le jaspage a ceci de touchant qu’il relie le geste d’un relieur de livre du XVIIIe siècle à celui d’un lecteur d’aujourd’hui armé d’une vieille brosse à dents. Et une tranche jaspée, c’est un livre qui raconte deux histoires : celle qu’il contient, et celle de la main qui l’a décoré.
