La Mobylette bleue, symbole de la jeunesse

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Fermez les yeux un instant. Nous sommes en 1974, un samedi après-midi. Tendez l’oreille. Vous entendez ces pétarades caractéristique ? Ce bourdonnement aigu qui monte dans les tours ? Sentez maintenant. Cette odeur âcre et sucrée d’huile brûlée et d’essence, c’est le parfum de l’adolescence des Trente Glorieuses. Au coin de la rue apparaît un nuage bleu. La machine est bleue. La fumée est bleue. Le pilote du jour porte un blouson en jean bleu. Voici la reine du bitume, l’indétrônable Motobécane AV88. On l’appelle simplement « la Bleue« . La Mobylette bleue est plus qu’un cyclomoteur, elle fut le premier passeport pour l’indépendance de millions de jeunes Français.

La naissance d’un mythe industriel français

L’histoire commence bien avant l’explosion de la culture jeune. Motobécane, géant français du cycle basé à Pantin, lance le concept de « Mobylette » dès 1949. Le nom est une trouvaille géniale, contraction de « mobile » et « bicyclette ». Le succès est immédiat auprès des travailleurs.

Mais le véritable coup de maître arrive une décennie plus tard. À la fin des années 50, Motobécane veut une machine plus robuste, plus confortable, capable de séduire un public plus large. En 1959, l’AV88 voit le jour.

Pourquoi ce succès fou ? D’abord, sa ligne. Elle est rondouillarde, rassurante, carénée. Elle protège les jambes. Son réservoir est intégré au cadre pour une ligne fluide. Ensuite, sa couleur. Ce « bleu gitane » devient sa signature exclusive. Motobécane impose cette teinte unique pour des raisons de standardisation industrielle et de reconnaissance immédiate.

Enfin, sa mécanique. Le moteur AV7 est une merveille de simplicité. Il est refroidi par air. Il est surtout équipé du fameux variateur « Mobymatic« . Plus besoin de passer des vitesses à la main. La machine gère l’accélération toute seule. Pour une génération de novices, c’est une révolution. La Bleue est fiable, inusable, « increvable » disait la publicité. Elle démarre par tous les temps, un coup de pédale et c’est parti.

Le rite de passage des 14 ans grâce à la Mobylette bleue

Dans la France des années 60 et 70, l’âge de 14 ans est une frontière sacrée. C’est l’âge légal pour conduire un cyclomoteur sans permis. L’anniversaire des 14 ans devient aussi important que le baccalauréat.

Recevoir une Bleue, neuve pour les plus chanceux, ou d’occasion souvent rachetée à un oncle, c’est couper le cordon ombilical. Avant, le territoire se limitait au quartier ou au village accessible à vélo. Avec la Mobylette, le monde s’ouvre. Le rayon d’action passe à 30 ou 40 kilomètres.

C’est la liberté d’aller au lycée sans dépendre du bus. Pour certains, c’est la possibilité d’aller voir les copains dans le village voisin. C’est le moyen d’emmener une fille au cinéma le samedi soir, assise en amazone sur le porte-bagages, les genoux serrés. La Bleue est un formidable ascenseur social. Sur le parking du lycée, le fils de l’ouvrier et le fils du médecin garent la même machine. Elle efface les classes sociales sous une même couche de cambouis. Elle incarne une forme d’égalité républicaine motorisée.

La culture « Mob » : codes, style et système D

Posséder une Bleue, c’est intégrer une tribu. Comme toutes les tribus jeunes (que l’on analyse souvent à travers la mode ou la musique), celle des « mobeux » a ses codes stricts.

Le look est primordial. Le casque est obligatoire, mais souvent porté de manière désinvolte. Le modèle « bol » blanc, avec ses lunettes d’aviateur relevées sur le front, est le graal. Le blouson est en jean, ou c’est une parka militaire kaki dont on a retiré la doublure. Aux pieds, les « Clarks » ou des bottes de moto bon marché s’usent sur le bitume.

La vie sociale s’organise autour de la machine. On se retrouve devant le café ou sur la place de l’église. Entre jeunes gens, on compare les performances. On parle mécanique. Car la Bleue est une école de la débrouillardise. Le moteur 2-temps demande de l’attention. Il faut nettoyer la bougie qui « perle » (s’encrasse). De temps en temps, il faut tendre la chaîne. Il faut aussi déboucher le carburateur Gurtner.

Le samedi après-midi se passe sur le trottoir, les mains dans le moteur. On apprend sur le tas. Les plus audacieux tentent le « gonflage ». On lime un peu la lumière d’échappement. On monte un carburateur plus gros. L’objectif est de gagner les 5 km/h qui feront la différence dans la ligne droite. La Bleue n’est pas un foudre de guerre (45 km/h légaux), mais en descente, avec le vent dans le dos et beaucoup d’espoir, le compteur oscillait parfois vers des zones interdites.

La grande rivale : la guerre des styles

On ne peut pas parler de la Bleue sans évoquer son ennemi intime. C’est la fracture qui divise la jeunesse française en deux camps irréconciliables. D’un côté les partisans de Motobécane. De l’autre, les afficionados de Peugeot.

La rivale arrive en 1971. C’est la Peugeot 103. Le choc est esthétique. La Bleue (AV88) est toute en rondeurs, traditionnelle, un peu bourgeoise avec ses chromes. Elle fait « sérieuse ». La 103 est anguleuse, moderne, plus fine, avec son réservoir juché sur la poutre centrale. Elle fait « sport ».

La 103 ringardise soudainement la Bleue. La Motobécane devient la monture des ruraux, des tranquilles, voire « la mob du père ». La Peugeot devient celle des citadins branchés, des nerveux. Cette guerre commerciale et culturelle va animer les cours de récréation pendant quinze ans. Motobécane tentera de riposter avec la « 51 », plus moderne, mais la Bleue restera toujours le symbole de l’âge d’or.

Nostalgie et collection : le retour de la fumée bleue

La production de la Bleue s’arrête officiellement au début des années 2000, bien après le rachat de Motobécane par Yamaha (devenu MBK). Elle avait déjà été remplacée dans le cœur des jeunes par le scooter booster, en plastique et à variateur automatique, une autre sociologie de la mobilité.

Mais depuis dix ans, la Bleue opère un retour fracassant. La génération qui a eu 14 ans en 1970 a aujourd’hui du temps et un peu d’argent. Ils veulent retrouver leur jeunesse. La nostalgie fonctionne à plein régime.

La cote de la Bleue s’envole. Une AV88 en parfait état d’origine, avec sa peinture non repeinte et ses chromes piqués juste ce qu’il faut, se négocie à des prix qui feraient tomber un ouvrier de Pantin de sa chaise. Des clubs se montent partout en France. On organise des « balades en mobs« . On traverse les départements à 40 km/h de moyenne, dans un grand nuage odorant, salué par les passants amusés.

Restaurer une Bleue est devenu un loisir prisé. Les pièces se trouvent facilement grâce à des « refabrications ». La mécanique est accessible au néophyte motivé. Redémarrer un moteur qui n’a pas tourné depuis trente ans procure une joie simple et intense. C’est le triomphe d’une mécanique durable et réparable, à l’opposé de l’obsolescence programmée actuelle. La Mobylette bleue n’est pas morte, elle reprend juste son souffle.


FAQ : Tout savoir sur la Mobylette Bleue

Faut-il un permis pour conduire une Mobylette Bleue aujourd’hui ?

Si vous êtes né avant le 1er janvier 1988, vous n’avez besoin d’aucun permis. Si vous êtes né après cette date, vous devez être titulaire du permis AM (anciennement BSR) ou d’un permis de conduire valide (B, A, etc.). Le port du casque homologué et des gants est obligatoire pour tous.

Quel carburant mettre dans une AV88 ?

C’est un moteur 2-temps. Il ne faut surtout pas mettre de l’essence pure, vous casseriez le moteur (serrage). Il faut un mélange d’essence (Sans Plomb 98 de préférence, le 95 E10 est déconseillé car il attaque les vieux joints) et d’huile spéciale 2-temps. Le dosage recommandé pour une Bleue est de 3% à 4% d’huile si vous utilisez une huile minérale classique, ou 2% à 2.5% avec une huile de synthèse moderne.

Combien coûte une Bleue de collection ?

Les prix varient énormément. Une épave sortie de grange, incomplète et bloquée, peut se trouver pour 100 à 200 euros. Une machine tournante « dans son jus » (complète mais avec des traces d’usage) se négocie entre 600 et 1000 euros. Un modèle parfaitement restauré à neuf ou dans un état d’origine exceptionnel peut dépasser les 1500, voire 2000 euros pour des modèles rares (comme les premières versions avec phare rond).

Encore à savoir sur la Mobylette bleu

Quelle est la différence entre une AV88 et une AV89 ?

L’AV88 est le modèle standard, le plus répandu, la vraie « Bleue ». L’AV89, surnommée « la Chaudron » à cause de sa couleur cuivre orangé (bien qu’elle ait existé en bleu au début), est la version « luxe ». Elle possède une selle biplace plus grande, des suspensions arrière renforcées (amortisseurs cachés sous des carters) et souvent un carter de chaîne étanche.

Trouve-t-on encore des pièces détachées ?

Oui, très facilement. C’est la force de ce modèle populaire. De nombreux sites internet spécialisés proposent toutes les pièces d’usure (pneus, câbles, freins, pistons, joints) en refabrication neuve. Les bourses d’échange et les sites de petites annonces regorgent de pièces d’occasion pour les éléments de carrosserie spécifiques.