Les colonies de vacances : souvenirs d’enfance

You are currently viewing Les colonies de vacances : souvenirs d’enfance
  • Auteur/autrice de la publication :
  • Post category:Style de vie

Fermez les yeux un instant. Respirez. Sentez-vous cette odeur particulière ? Un mélange de poussière de dortoir, de chocolat chaud coupé à l’eau, de pinède chauffée par le soleil et de crème solaire bon marché. Nous sommes en juillet 1965, ou peut-être en août 1978. Vous avez entre huit et douze ans. Vous portez un short en velours côtelé trop chaud ou une petite robe en coton léger. Autour de vous, des centaines d’autres enfants crient, courent, pleurent ou rient. Bienvenue dans ce monument de la culture française : la colonie de vacances. Durant trente ans, des années 50 aux années 80, ce rite de passage a façonné la jeunesse de l’Hexagone. Lisez aussi notre article sur les clubs de vacances, en famille, des années 70.

Le grand départ : une épopée ferroviaire

L’aventure commence toujours sur un quai de gare. C’est le théâtre des adieux. Les parents sont là, un peu inquiets, agitant des mouchoirs. L’ambiance est électrique. Pour beaucoup d’enfants issus des classes populaires, c’est le seul moyen de voir la mer ou la montagne.

Chaque enfant porte autour du cou une ficelle ou un carton. Dessus, son nom, son âge et sa destination sont inscrits au feutre. On se sent comme un colis postal, mais un colis vivant et impatient. La valise est lourde. Elle est souvent en carton bouilli ou en cuir usé.

À l’intérieur, le « trousseau » est complet. C’était la hantise des mères dans les semaines précédant le départ. Il fallait tout marquer. Chaque slip, chaque chaussette, chaque mouchoir devait porter les initiales de l’enfant. On passait des soirées entières à coudre ces petites étiquettes tissées rouges ou bleues. C’était une exigence absolue de l’administration. Sans étiquette, le linge était perdu, avalé par la laverie collective.

Le coup de sifflet retentit. Le train s’ébranle. Les larmes sèchent vite. La magie du groupe opère immédiatement. On sort les jeux de cartes. On échange des bandes dessinées. Les plus grands commencent déjà à chanter. La « colo » a commencé.

La vie de château (ou de baraquement)

L’arrivée sur les lieux est toujours un choc. Les structures sont immenses. Ce sont souvent d’anciens châteaux rachetés par des comités d’entreprise (SNCF, EDF, Renault), ou de vastes centres construits spécialement près des plages.

L’architecture est pensée pour le collectif. Tout est grand. Tout est partagé. Le cœur du système est le dortoir. Oubliez l’intimité de la chambre à coucher. Ici, on aligne vingt, trente, parfois cinquante lits métalliques.

La discipline règne, surtout dans les années 50 et 60. Le matin, le réveil est parfois militaire. Le clairon ou le sifflet tire les dormeurs du sommeil à 7h30. La toilette est un moment de bravoure. Les lavabos sont des auges collectives où l’eau est souvent froide. On s’aligne, brosse à dents à la main. Les moniteurs surveillent que les oreilles sont propres.

Puis vient l’inspection des lits. Le « lit au carré » est une institution. Le drap ne doit pas dépasser. La couverture doit être tendue comme la peau d’un tambour. C’est l’apprentissage de l’autonomie, un peu rude, mais efficace. On apprend à ranger, à plier, à vivre avec les autres sans empiéter sur leur espace vital restreint.

Les « monos » : ces héros en short des colonies de vacances

Si les parents sont loin, l’autorité change de visage. Elle s’incarne désormais dans le « moniteur » ou la « monitrice ». Souvent, ce sont des étudiants qui paient leurs études. Ils ont vingt ans. Ils portent des chemises à carreaux, des jeans pattes d’éph‘ dans les années 70, et ils ont une énergie inépuisable.

Pour l’enfant, le mono est presque un dieu vivant. Il sait jouer de la guitare. Et puis, il connaît des centaines de chansons. C’est lui ou elle aussi qui consolent les gros chagrins du soir quand maman manque trop. Et quand le ton monte un peu trop, les monos arbitrent les disputes.

Le directeur, lui, est une figure plus lointaine, souvent crainte. Il règne sur son bureau et gère l’intendance. Mais le mono est le grand frère idéal. C’est lui qui organise les « grands jeux ». Des sagamores épiques dans les bois, des chasses au trésor qui durent toute la journée, des olympiades sur la plage. Ces activités de « plein air », comme le soulignent les tendances mode de l’époque évoquées dans vos archives, favorisent un style vestimentaire décontracté et robuste. On se salit, on grimpe aux arbres, on construit des cabanes. La liberté est encadrée, mais elle semble totale.

À table ! La gastronomie de collectivité

La cloche sonne midi. La ruée vers le réfectoire est inévitable. C’est un lieu bruyant, odorant, vivant. On s’assoit par tablées de dix. Le service est souvent assuré par les enfants eux-mêmes, selon un tour de rôle : c’est la fameuse « corvée de table ».

Les plats arrivent dans de grands plats en inox. La cuisine est simple, roborative. À cette époque, on ne se soucie guère de l’index glycémique ou des subtilités nutritionnelles. L’objectif est de nourrir des corps en pleine croissance qui se dépensent sans compter.

Le menu est immuable. Salade de tomates (souvent tiède), rôti de porc, purée, coquillettes, poisson pané le vendredi. Et bien sûr, les fameux épinards ou choux de Bruxelles qui traumatisent certaines générations. Le pain est distribué en quantité. L’eau est servie dans des pichets en métal cabossés, parfois colorés (rouge, or, bleu).

Le dessert est un moment sacré. Un fruit, un yaourt, ou le jour de fête, une mousse au chocolat industrielle. On n’a pas le droit de sortir de table tant que le silence n’est pas revenu. Le brouhaha cesse d’un coup au signal du directeur. C’est une chorégraphie sociale parfaitement huilée.

Le lien épistolaire : l’heure du courrier

Il n’y a pas de téléphones portables. Pas d’internet. Le seul lien avec la famille, c’est la lettre. C’est un rituel obligatoire. Souvent, pendant le « temps calme » après le déjeuner (la sieste obligatoire où personne ne dort vraiment), on distribue le papier à lettres.

« Chers parents, je m’amuse bien. Il fait beau. On a mangé des frites. Envoyez des bonbons. Bisous. » Les phrases sont courtes. L’essentiel est de rassurer.

La distribution du courrier entrant est le moment fort de la journée. Le vaguemestre appelle les noms. Recevoir un colis est le Graal absolu. On l’ouvre sous les yeux envieux des copains. On partage les gâteaux, les roudoudous ou les caramels mous. Celui qui ne reçoit rien a le cœur gros. Les monos veillent au grain pour consoler les oubliés de la Poste. Ces lettres, retrouvées des années plus tard dans des greniers, sont des capsules temporelles émouvantes.

La boum de fin de séjour : le premier slow

La fin du mois approche. L’ambiance change. On prépare le spectacle. Chaque groupe répète un sketch, une danse ou une chanson. On fabrique des décors avec du papier crépon et de la peinture à l’eau.

Le dernier soir, c’est la « boum ». On s’habille. On met sa plus belle tenue, celle qu’on a gardée propre au fond de la valise. Les garçons mettent du gel (ou de l’eau sucrée pour faire tenir les cheveux). Les filles se font belles.

La salle à manger est transformée. On pousse les tables. On accroche des guirlandes. Le tourne-disque crache les tubes de l’été. Claude François, Sheila, Joe Dassin. On boit du jus d’orange bon marché. On mange des chips.

Puis, les lumières se tamisent. Les premières notes de « Hotel California » ou de « Still Loving You » résonnent (selon l’époque). C’est l’heure du quart d’heure américain. Les garçons invitent les filles. On danse le slow à une distance respectueuse, les bras tendus sur les épaules. Les cœurs battent la chamade. C’est souvent là, dans l’odeur de la cire à parquet et de la grenadine, que naissent les premières amours. Des amours de vacances, intenses et éphémères, qui s’achèveront le lendemain sur le quai de la gare.

Les colonies de vacances, Un héritage social majeur

Les colonies de vacances ont connu leur apogée dans les années 60 et 70. Elles ont permis un brassage social unique. Le fils de l’ingénieur dormait à côté du fils de l’ouvrier spécialisé. Ils portaient le même short, mangeaient la même purée, jouaient au même ballon.

C’était une école de la citoyenneté avant l’heure. On y apprenait la solidarité, l’effort collectif, le respect des règles communes. C’était l’époque où le collectif primait sur l’individuel, une valeur forte que l’on retrouve aussi dans les sports d’équipe comme le football féminin de l’époque.

Aujourd’hui, les « colos » existent toujours, mais elles ont changé. Elles sont plus thématiques (équitation, sciences, moto), plus courtes, plus chères. L’esprit de masse des années vintage a un peu disparu au profit d’une consommation de loisirs plus individualisée. Mais pour ceux qui ont connu les grands dortoirs et les feux de camp, le souvenir reste impérissable. C’est le souvenir d’une liberté conquise, loin des parents, le temps d’un été.


FAQ : Tout savoir sur les colonies de vacances d’antan

Qui organisait ces colonies de vacances ?

La plupart étaient organisées par des comités d’entreprise de grandes sociétés publiques ou privées (SNCF, PTT, EDF, Renault, Michelin…). Les municipalités (surtout celles de la « ceinture rouge » communiste autour de Paris) possédaient aussi de nombreux centres. Enfin, des associations laïques (JPA) ou religieuses (curés de paroisse) géraient une grande partie de l’offre.

C’était quoi le « trousseau » exactement ?

C’était la liste précise des vêtements exigés par l’organisateur. Elle comprenait généralement : des sous-vêtements pour chaque jour (7 slips, 7 paires de chaussettes), des maillots de corps, deux shorts ou jupes, deux pantalons longs, un pull-over chaud en laine, un imperméable (le fameux K-way plus tard), un pyjama, une trousse de toilette, des chaussures de marche (Pataugas) et des sandales. Tout devait tenir dans la valise.

Encore à savoir sur les colonies de vacances « vintage »

Les monos étaient-ils formés ?

Oui, et c’est une spécificité française. Dès les années 50, le BAFA (Brevet d’Aptitude aux Fonctions d’Animateur) se structure. C’est une formation sérieuse, mêlant théorie et pratique. Cependant, beaucoup de jeunes passaient ce diplôme pour financer leurs études ou simplement pour passer des vacances gratuites au soleil, ce qui créait une ambiance très jeune et parfois un peu bohème au sein de l’équipe d’encadrement.

Que mangeait-on au goûter ?

Le « quatre-heures » était sacré. C’était souvent très simple : un morceau de baguette avec une barre de chocolat noir glissée à l’intérieur. Parfois, c’était du pain avec de la confiture ou du beurre. Les jours fastes, on avait droit à un fruit ou à un biscuit emballé (type Paille d’Or ou BN). On buvait de l’eau ou du sirop à l’eau (menthe ou grenadine).

Pourquoi parlait-on de « colo sanitaire » ?

Après la guerre, l’objectif premier était la santé publique. Il s’agissait de sortir les enfants des villes polluées et des logements insalubres pour leur faire respirer le « bon air » et les nourrir correctement. On pesait les enfants au début et à la fin du séjour. Prendre du poids était vu comme un succès du séjour ! C’était une vision hygiéniste des vacances.