L’odeur du pain grillé sur la gazinière. La voix de Dalida qui s’échappe du poste de radio posé sur le buffet Henri II. Dehors, dans la rue pavée, les enfants jouent aux billes pendant que les adultes, eux, parlent à voix basse de choses qu’on ne comprend pas encore tout à fait. C’est ça être né dans la France de 1962.
Naître en 1962, c’est ouvrir les yeux sur une France qui sort à peine d’une blessure profonde. Les Accords d’Évian viennent d’être signés en mars. La guerre d’Algérie est officiellement terminée, mais ses cicatrices, elles, ne le sont pas. Des centaines de milliers de pieds-noirs débarquent dans les ports de Marseille, de Toulon, valise à la main et pays perdu dans le regard. La société française vacille, cherche son équilibre, et pourtant — étrangement, magnifiquement — elle s’apprête à vivre une des décennies les plus lumineuses de son histoire récente.
Grandir en France à cette époque-là, c’est grandir entre deux eaux : le poids silencieux d’un passé colonial douloureux et l’élan fougueux des Trente Glorieuses. C’est une enfance particulière, marquée par des contrastes que l’on ne mesure vraiment qu’avec le recul des années.
Une France qui referme ses plaies, mais n’oublie pas
Le mot « Algérie » flottait dans l’air de ces années-là comme un mot interdit dans les familles. On ne l’expliquait pas aux enfants, on le chuchotait entre adultes, on le taisait à table. Et pourtant, ses conséquences étaient partout.
1962 voit arriver en métropole près d’un million de rapatriés d’Algérie — les fameux pieds-noirs — en quelques mois seulement. Une vague humaine sans précédent. Ces familles s’installent dans les quartiers, les écoles, les marchés. Leur accent chantant, leurs expressions colorées, leurs façons de cuisiner l’agneau et les épices transforment discrètement la France provinciale. Pour les enfants nés cette année-là, un camarade de classe qui s’appelle Jean-Pierre Morales ou Michel Bensoussan, c’est tout à fait normal. On grandit ensemble, sans trop se poser de questions.
Il y a aussi les harkis, dont le sort est bien plus sombre. Des familles entières, parquées dans des camps ou des hameaux de forestage, vivent dans une France qui préfère les oublier. Leurs enfants, eux aussi, vont à l’école primaire de la République. Ils apprennent la même leçon de morale, récitent les mêmes poésies de Prévert, mais portent un poids que personne ne nomme.
Pour un enfant né en 1962, tout cela forme un arrière-plan diffus : des silences d’adultes, des regards qui durent un peu trop longtemps, des conversations qui s’arrêtent quand on entre dans la cuisine. On ne comprend pas sur le moment. On comprend plus tard. Et quand on comprend, on réalise que cette France-là portait une double vie : celle du quotidien ensoleillé, et celle des fantômes que personne ne voulait regarder en face.
Les Trente Glorieuses dans les yeux d’un enfant
Mais ne nous y trompons pas : grandir dans la France des années 1960, c’est aussi grandir dans une période d’optimisme presque vertigineux. Les frigidaires font leur apparition dans les cuisines. La télévision — ce meuble-miracle qu’on installe dans le salon avec la solennité d’un autel — rassemble toute la famille le soir. En noir et blanc, d’abord. Avec une seule chaîne. Et c’est suffisant pour que le monde entier semble avoir rétréci.
Les Trente Glorieuses battent leur plein. Le pouvoir d’achat grimpe. Les usines tournent à plein régime. Papa rentre du travail avec la paie du mois en liquide dans une enveloppe kraft. Maman fait ses courses au marché — encore au marché, car le supermarché arrive mais n’a pas encore tout conquis. Le primeur connaît votre prénom. Le boucher met de côté le meilleur morceau pour les clients fidèles.
Pour les enfants, cette prospérité naissante se traduit par des jouets qu’on n’avait pas connus avant. Les Dinky Toys et les Majorette envahissent les chambres. Les filles reçoivent leurs premières poupées Bella. Et puis, en 1965, la petite sœur de tout le monde : la Barbie qui commence à débarquer de l’autre côté de l’Atlantique. Le monde change, et les enfants de 1962 sont aux premières loges.
À l’école, on apprend avec des méthodes héritées d’un autre siècle — la mémorisation, le bel écriture à la plume Sergent-Major, les leçons de choses. Mais dehors, dans la cour de récréation, quelque chose de neuf souffle déjà. Un air de liberté qui prendra toute sa force en mai 68 — quand ces enfants-là auront tout juste six ans.
La vie de quartier et les rituels du quotidien
Vous souvenez-vous de ces matins où l’on partait seul à l’école, cartable de cuir sur le dos, sans que personne s’inquiète ? À cinq ans, parfois moins. La rue appartenait aux enfants. Les trottoirs, les squares, les terrains vagues — ces fameux terrains vagues qui n’existent plus — étaient des royaumes sans adultes.
La vie quotidienne d’un enfant né en 1962 est rythmée par des rituels qui disparaîtront dans les décennies suivantes. Le lait livré chaque matin en bouteilles de verre. La baguette que l’on rapporte de la boulangerie en en grignotant le quignon, ce qui vaut une réprimande de circonstance mais jamais une vraie punition. Le mercredi après-midi libre — car l’école n’a pas encore remplacé le jeudi — consacré aux jeux dehors, aux sérials au cinéma de quartier, ou simplement à ne rien faire de particulier.
Le repas de midi se prend à la maison. Tout le monde rentre : papa depuis l’atelier ou le bureau, les enfants depuis l’école. On mange ensemble, on parle. La soupe, le plat, le dessert. Pas de plateau-repas devant la télévision. Pas de lunch box emportée. La cuisine de maman — pot-au-feu le lundi avec les restes du rôti du dimanche, gratin dauphinois le mardi — est une institution.
Les samedis soirs, quand il y a un peu d’argent, c’est la sortie au restaurant du coin ou chez des voisins. Les enfants jouent dans une pièce à part pendant que les adultes discutent en fumant des Gauloises. L’odeur de la fumée de cigarette mêlée au parfum du café et du calvados, c’est l’odeur même des années 60 dans les mémoires. Une époque pas encore consciente de ses excès, vivant au présent avec une insouciance qu’on ne peut plus tout à fait reproduire.
Culture, musique et premières émotions collectives
Les enfants de 1962 grandissent avec une bande-son extraordinaire. Pendant leur petite enfance, Johnny Hallyday est déjà en train de faire scandale sur les scènes françaises. Sylvie Vartan, Françoise Hardy, France Gall — ces noms résonnent dans les transistors que les grands frères et sœurs collent contre leur oreille.
Mais pour les plus petits, c’est d’abord Chantal Goya, les Compagnons de la chanson, ou les comptines du Club Dorothée — enfin, du Club Mickey dans ses premières incarnations. La culture populaire de ces années-là a une générosité particulière : elle ne cloisonne pas les générations. À Noël, on regarde les mêmes émissions, on écoute les mêmes chansons. Noel Noel au cinéma fait rire les enfants comme les grands-pères.
Le cinéma est encore un événement. On s’habille pour aller voir un film. Les actualités Gaumont passent avant le long métrage — c’est ainsi qu’on apprend ce qui se passe dans le monde, faute de journaux télévisés quotidiens. Et sur ces actualités, parfois, des images de l’Algérie. Des soldats qui rentrent. Des foules sur les quais. Les enfants regardent sans comprendre. Les adultes, eux, regardent en sachant trop bien.
Les bandes dessinées sont le grand trésor de ces années. Tintin, Spirou, Pilote qui naît précisément en 1959 et publie les premières aventures d’Astérix — lequel connaît un succès fulgurant au début des années 60. Recevoir un album pour son anniversaire, c’est recevoir un monde entier entre les mains.
Grandir entre hier et demain : une génération charnière
Les enfants nés en 1962 ont cette particularité d’appartenir à une génération véritablement charnière. Trop jeunes pour avoir vécu la guerre d’Algérie avec conscience, mais assez grands pour en absorber les séquelles à travers leurs parents. Pas encore les enfants de mai 68 — ils n’auront que six ans — mais façonnés par les secousses qui le précèdent.
Ils feront leur adolescence dans les années 1970, cette décennie de tous les possibles et de toutes les désillusions mêlées. Ils verront disparaître de Gaulle, la reconstruction morale d’une société qui cherche à réconcilier ses mémoires contradictoires. Ils entendront parler pour la première fois — et avec quelle difficulté — de ce que la France a fait en Algérie pendant huit ans.
Cette génération né en 1962 porte quelque chose d’unique : la mémoire sensorielle d’une enfance heureuse, ancrée dans des rituels solides et rassurants, doublée d’une conscience progressive d’un passé complexe. Ils ont grandi dans la lumière des Trente Glorieuses tout en marchant sur l’ombre portée d’une histoire douloureuse.
C’est peut-être pour cela que cette génération a un rapport si particulier à la nostalgie. Pas une nostalgie naïve ou aveugle. Une nostalgie lucide, qui sait faire la part des choses : chérir le goût du pain de campagne de la boulangère du quartier sans oublier que dehors, le monde était plus compliqué qu’il n’y paraissait.
Conclusion : être né dans la France de 1962
Né en 1962, on a grandi dans une France en train de se réinventer. Entre les fantômes d’une guerre qu’on ne disait pas encore vraiment, et l’élan d’une prospérité que personne ne voulait gâcher. C’est une époque qui a forgé des hommes et des femmes avec des racines solides et un regard double — capable de regarder en arrière avec tendresse, et de comprendre que cette tendresse n’est pas incompatible avec la vérité.
Ces enfants d’une France d’après-guerre d’Algérie portent en eux un siècle de contradictions et de beauté mêlées. Et quand ils ferment les yeux, ils entendent encore la voix de Dalida sur la radio, l’odeur du pain grillé, et le bruit des billes sur les pavés.
