Western spaghetti : le top 10 des films cultes

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Il est 20h35, un dimanche soir des années 80. Le générique tombe, une guitare électrique gratte trois notes sèches, un sifflement monte — et là, quelqu’un dans le salon dit « chut ! » alors que personne ne parlait. Sur l’écran cathodique bombé, un type mal rasé traverse une rue de terre battue dans un village qui ne ressemble à rien de connu. Il ne dit rien pendant quatre minutes. La caméra, elle, s’approche tellement de ses yeux qu’on distingue les pattes d’oie. Vous venez d’attraper un western spaghetti en cours de route, et vous ne bougerez plus du canapé. Le western spaghetti, c’est un genre entier construit sur un malentendu géographique : des cow-boys américains joués par des Italiens et des Espagnols, filmés dans le désert d’Almería, avec des dialogues postsynchronisés qui ne collent jamais tout à fait aux lèvres.

Et pourtant, ça marche. Ça marche même tellement bien que plusieurs générations de gamins ont plissé les yeux devant le miroir de la salle de bains en essayant de faire « le regard ».

D’où vient ce drôle de nom ?

L’expression « western spaghetti » n’était pas un compliment. Elle a été lâchée avec une pointe de condescendance par la critique pour désigner ces westerns tournés en Italie, avec des budgets serrés et des équipes qui n’avaient jamais mis les pieds au Texas. Les producteurs jouaient d’ailleurs le jeu jusqu’au bout : les génériques étaient truffés de pseudonymes américains pour ne pas effrayer le public. Sergio Leone est ainsi devenu « Bob Robertson » le temps d’un film, et le compositeur Ennio Morricone a signé notamment sous le nom de « Dan Savio ». Tout un art du camouflage.

Le décor, lui, ne trompait personne — ou plutôt si, il trompait tout le monde. Les paysages arides de la région d’Almería, en Andalousie, avec leurs ravines ocre et leurs cactus opportuns, ont servi de Far West à d’innombrables productions. On y a construit des villages entiers en bois et en plâtre, certains toujours debout aujourd’hui, transformés en parcs à thème où des cascadeurs tombent d’un balcon toutes les deux heures devant des touristes en tongs.

La recette du western spaghetti, ingrédient par ingrédient

On reconnaît un western spaghetti les yeux fermés. Littéralement : il suffit d’écouter.

  • La musique : guitare électrique saturée, fouet claquant, sifflement humain, chœurs masculins qui chantent des « aaah-ah-ah » mystiques, et parfois une trompette déchirante qui arrive pile au moment où le héros se retourne. Morricone a inventé une grammaire sonore que le monde entier reconnaît encore.
  • Le gros plan : pas un visage, non. Des yeux. Uniquement des yeux. Puis une main près d’un étui. Puis des yeux à nouveau. Le duel final peut durer cinq minutes sans qu’un seul mot ne soit prononcé.
  • Le poncho : vêtement le plus rentable de l’histoire du cinéma. Il cache tout, il est sale, il bouge bien au vent, et il évite d’avoir à payer un costumier.
  • Le cigarillo : mâchouillé, jamais vraiment fumé, il sert surtout à occuper le coin de la bouche pendant les silences.
  • Le doublage français : un chapitre à lui seul. Des voix graves et goguenardes, des répliques réécrites avec un sens de la vanne très hexagonal, et cette impression permanente que le son vient d’une autre pièce.
  • La morale : absente. Le héros n’est pas gentil, le méchant n’est pas plus méchant, et tout le monde veut le même sac d’or.

Le western spaghetti à la télé française : un rituel

Pour beaucoup, la découverte ne s’est pas faite en salle mais devant la télévision, le dimanche après-midi ou tard le soir. Le film arrivait souvent amputé, recadré pour tenir dans l’écran carré — ce qui, sur un réalisateur obsédé par le CinemaScope, revient à écouter un orchestre symphonique avec un seul écouteur. Les duels en plan large perdaient la moitié de leur tension, les personnages sur les bords disparaissaient purement et simplement. On ne s’en plaignait pas : on ne savait pas.

Puis sont venues les cassettes VHS, louées le samedi, rembobinées à contrecœur, avec une jaquette où le titre français n’avait souvent plus aucun rapport avec l’original. Toute une génération de distributeurs a semble-t-il décidé qu’il fallait caser le mot « dollars », « colt » ou « Trinita » dans un maximum de titres, quitte à égarer définitivement le spectateur.

Top 10 des meilleurs westerns spaghetti

Voici la sélection, avec sa part de subjectivité, mais bon, tout doit à peu près y être en toute franchise.

1. Le Bon, la Brute et le Truand (1966)

Le sommet, et tout le monde le sait. Sergio Leone, Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Eli Wallach. Un triello final dans un cimetière circulaire, une partition de Morricone devenue hymne universel, et Tuco qui court entre les tombes comme un dératé. Si vous ne deviez en voir qu’un, c’est celui-là. Mais ce serait dommage de s’arrêter là.

2. Il était une fois dans l’Ouest (1968)

L’ouverture avec la mouche, la porte qui grince, le moulin à vent. Henry Fonda en salaud aux yeux bleus, ce qui a scandalisé l’Amérique entière. Charles Bronson et son harmonica. Claudia Cardinale qui descend du train. Le film le plus lent et le plus beau du genre, un opéra poussiéreux où chaque silence compte double. Un western de légende.

3. Pour une poignée de dollars (1964)

L’acte de naissance. Leone transpose ouvertement Yojimbo d’Akira Kurosawa dans un village frontalier, invente l’Homme sans nom, et Clint Eastwood devient une icône avec trois expressions faciales et un poncho. Le procès intenté par Kurosawa fait partie de la légende du genre.

4. Et pour quelques dollars de plus (1965)

Le deuxième volet de la « trilogie du dollar », et peut-être le plus élégamment construit. Lee Van Cleef en Colonel Mortimer, une montre à gousset qui joue une berceuse avant chaque affrontement, et un duo de chasseurs de primes qui se jauge pendant deux heures.

5. Le Grand Silence (1968)

Sergio Corbucci prend tout le genre et le plonge dans la neige. Un héros muet, un Klaus Kinski glaçant, un froid qui traverse l’écran et une fin qui a durablement traumatisé ceux qui l’ont découverte sans prévenir. Le western spaghetti le plus désespéré jamais tourné.

6. Django (1966)

Corbucci encore, avec Franco Nero traînant un cercueil dans la boue. De la boue partout, d’ailleurs — c’est le film le plus sale du genre, et ce n’est pas un défaut. Un succès tel qu’une avalanche de films non officiels ont recyclé le nom « Django » dans leur titre, au mépris de toute logique narrative.

7. Il était une fois la révolution (1971)

Leone déplace le décor dans la Révolution mexicaine. Rod Steiger en pilleur de banques, James Coburn en artificier irlandais, et une amitié bancale qui sert de colonne vertébrale. Un film plus politique, plus amer, souvent sous-estimé.

8. Colorado (1966)

De Sergio Sollima, avec Lee Van Cleef lancé aux trousses de Tomas Milian. Une chasse à l’homme qui se retourne progressivement en réflexion sur la justice de classe. La preuve que le genre savait aussi penser entre deux coups de feu.

9. Companeros (1970)

Franco Nero et Tomas Milian, encore Corbucci, un ton beaucoup plus goguenard et une bonne dose d’anarchisme joyeux. Pour ceux qui trouvent Leone un peu trop solennel et qui préfèrent que ça bouge en permanence.

10. On l’appelle Trinita (1970)

La parodie qui a fini par devenir un classique à part entière. Terence Hill et Bud Spencer, les baffes qui sonnent comme des coups de gong, le haricot mangé à la cuillère, et une musique qui reste coincée dans la tête pendant des jours. C’est le western spaghetti après le western spaghetti, celui qui rit de lui-même — et qui a fait entrer le genre dans les salons familiaux.

Pourquoi ça nous colle encore à la peau

Parce que c’était du cinéma fauché qui se prenait pour du grand art — et qui avait raison. Parce que ces films ont appris à des millions de spectateurs qu’un silence pouvait être plus tendu qu’une fusillade. Et parce que, soyons honnêtes, il suffit d’entendre deux notes de sifflement pour que quelqu’un dans la pièce plisse les yeux et mette la main à la hanche.

Le genre a essaimé partout : dans les publicités, les jingles, les cours de récréation où l’on comptait « un… deux… trois… » avant de dégainer un index. Il a infusé le cinéma moderne au point que des réalisateurs entiers ont bâti leur carrière sur ce vocabulaire visuel.

Et vous, quel est votre premier souvenir de western spaghetti ? Une séance du dimanche après-midi, une VHS empruntée à un oncle, un duel regardé en cachette alors que vous auriez dû être au lit ?

Laurent

Journaliste depuis plus de 30 ans, j'ai travaillé pour la presse magazine et d'information nationale et régionale. Par ailleurs je suis aussi passionné de vintage et auteur de plusieurs livres sur le sujet comme "Les années flipper" ou encore "Les années baby-foot", parus aux éditions Akapella. Le site Nos Années Vintage me permet d'élargir les thématiques autour du vintage.