Il est des objets qui, par leur seule présence, nous racontent une histoire. Une vieille assiette en faïence, dénichée au hasard d’une brocante ou transmise de génération en génération, en fait partie. Bien plus qu’un simple ustensile de table, elle est une fenêtre ouverte sur le passé, un témoignage des techniques et des modes d’une époque révolue. Ces assiette anciennes « parlantes », reproduisant des scènes de la vie quotidienne comme de grands évènements historiques ont décoré les buffets de nos aïeux. Cet article se propose de vous emmener en voyage, depuis les grandes manufactures européennes jusqu’aux étagères de votre collection.
- Une naissance dans l'effervescence industrielle
- L'invention qui a changé l'assiette ancienne : Le décor imprimé
- Les grandes manufactures d'assiettes anciennes en France
- Les grands thèmes abordés
- L'assiette ancienne parlante au cœur du foyer
- Guide pratique pour le collectionneur d'assiettes parlantes
- 1. Identifier l'origine et l'époque
- 2. Estimer la valeur : Entre raison et passion
- 3. Conserver et mettre en valeur ses trésors
Une naissance dans l’effervescence industrielle
Ouvrez le vaisselier de la maison de vos grands-parents. Il y a de fortes chances que vous y trouviez au moins une de ces assiettes en faïence au charme désuet, ornée d’une scène en noir et blanc et d’une petite phrase énigmatique. Ces objets, que l’on nomme « assiettes parlantes », sont bien plus que de la simple vaisselle. Elles constituent une véritable encyclopédie illustrée du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Média populaire avant l’heure, support pédagogique et objet de décoration, l’assiette parlante a trôné sur toutes les tables de France, racontant l’Histoire, la morale et les petites scènes du quotidien. Plongeons ensemble dans l’âge d’or de cette faïence qui avait tant de choses à nous dire.
L’invention qui a changé l’assiette ancienne : Le décor imprimé
Avant la fin du XVIIIe siècle, une assiette décorée était un objet de luxe. Chaque motif était peint à la main par des artisans qualifiés, ce qui rendait chaque pièce coûteuse et rare. L’histoire de l’assiette parlante commence donc avec une révolution technique venue d’Angleterre : l’impression par transfert sur céramique. Le principe, comme nous l’avons déjà évoqué, permettait de transférer un dessin gravé sur une plaque de cuivre vers la faïence via un papier fin. Ce procédé a radicalement changé la donne. Il devenait possible de produire en grande série des décors complexes et détaillés à un coût très bas. La France s’empare rapidement de cette innovation, et de nombreuses faïenceries se lancent dans l’aventure, démocratisant l’assiette illustrée.
Les grandes manufactures d’assiettes anciennes en France
Le territoire français a vu fleurir de nombreuses manufactures qui ont excellé dans cet art. Chacune avait son style, sa spécialité et sa signature, que les collectionneurs apprennent aujourd’hui à reconnaître.
- Creil et Montereau : L’excellence et la finesse Considérée par beaucoup comme la référence absolue, la manufacture de Creil, qui fusionnera plus tard avec celle de Montereau, est la pionnière en France. Dès le début du XIXe siècle, elle produit une faïence fine d’une blancheur et d’une qualité exceptionnelles. Les décors des assiettes de Creil & Montereau sont réputés pour la finesse de leur gravure et l’intelligence de leurs thèmes. Leurs séries sur les fables de La Fontaine, les monuments de Paris ou les proverbes sont des classiques d’une élégance rare.
- Sarreguemines : Le géant industriel Cette manufacture lorraine est un véritable empire de la céramique. Fondée en 1790, elle connaît un essor spectaculaire au XIXe siècle sous la direction d’Utzschneider & Cie. Sarreguemines a produit une quantité phénoménale d’assiettes parlantes, inondant le marché avec des thèmes extrêmement variés et populaires. Leurs séries sur la vie militaire, les scènes de chasse, les jeux d’enfants ou encore les thèmes humoristiques sont emblématiques. La qualité est toujours au rendez-vous, faisant de Sarreguemines une valeur sûre pour les collectionneurs.
- Choisy-le-Roi : La terre de fer au service de l’histoire Dirigée par la famille Boulenger, la faïencerie de Choisy-le-Roi est une autre actrice majeure. Elle est particulièrement connue pour l’utilisation de la « terre de fer », une faïence plus résistante. Ses productions, souvent marquées H.B. & Cie (Hippolyte Boulenger & Compagnie), se distinguent par des thèmes historiques forts (l’épopée de Jeanne d’Arc, l’histoire de France) et des séries satiriques sur la société de l’époque.
La richesse des terroirs
- Gien, Longwy, Saint-Amand… : À côté de ces trois géants, de nombreuses autres manufactures ont contribué à cette épopée. Gien, célèbre pour ses barbotines et ses décors inspirés de la Renaissance, a aussi produit de très belles séries imprimées. Longwy, bien que surtout connue pour ses émaux cloisonnés, a également eu une production d’assiettes parlantes. Plus au nord, les faïenceries de Saint-Amand-les-Eaux ou de Lunéville (avec sa marque KG, pour Keller & Guérin) ont aussi marqué leur époque avec des productions de grande qualité.
Les grands thèmes abordés
Le succès de l’assiette parlante réside dans sa capacité à refléter toutes les facettes de la société. Elle est le miroir de son temps.
- L’Histoire et le Patriotisme : Le thème le plus répandu est sans conteste l’Histoire, avec une majuscule. L’épopée napoléonienne, la Révolution française, la vie des rois de France, les grandes batailles… Ces assiettes sont de véritables manuels d’histoire illustrés qui nourrissent le roman national dans chaque foyer. La vie du conscrit, de son départ du village à son retour, est également un sujet décliné à l’infini.
- La Morale et l’Éducation : La table familiale est un lieu de transmission des valeurs. Les manufactures l’ont bien compris en produisant d’innombrables séries sur les fables de La Fontaine, les proverbes et les maximes morales. Chaque dessert devenait une petite leçon de vie pour les enfants.
- La Satire et l’Humour : Les Français aiment rire de leurs travers. Les assiettes parlantes sont un formidable support pour la caricature sociale. On y moque les bourgeois, les prétentieux, les scènes de ménage, les professions (avocats, médecins) et les nouvelles modes. C’est l’ancêtre de la bande dessinée satirique.
- La Vie Quotidienne et les Loisirs : Tout ce qui fait le sel de la vie est illustré. Les jeux d’enfants (la toupie, le cerceau), les mois de l’année avec les travaux des champs, les scènes de chasse, les débuts du tourisme avec le chemin de fer, ou encore les arts du spectacle comme le théâtre et le cirque.
L’assiette ancienne parlante au cœur du foyer
Il faut imaginer la place de ces objets dans la maison d’autrefois. Le plus souvent, on n’achetait pas une seule assiette, mais la série complète de douze. Cet ensemble devenait un élément central de la décoration de la « salle commune ». Soigneusement alignées sur les étagères d’un vaisselier ou d’une crédence, les assiettes montraient le bon goût et le niveau d’éducation de la famille.
On les réservait généralement réservées au service du dessert. Ce moment du repas, plus détendu, était propice à la contemplation et à la discussion. Le choix de l’assiette donnée à chaque convive n’était pas anodin. On pouvait lancer une conversation, faire passer un message subtil ou simplement amuser les enfants. L’assiette devenait un objet interactif, un catalyseur de lien social et intergénérationnel. Elle était le livre d’images des familles qui n’avaient pas les moyens d’en acheter.
À partir des années 1920-1930, avec l’avènement de nouveaux styles comme l’Art déco et surtout la diffusion massive de la photographie dans les magazines, l’assiette parlante perd peu à peu son rôle de conteuse d’actualité et d’histoires. Elle passe de mode, avant d’être redécouverte par les collectionneurs et les amoureux du vintage un demi-siècle plus tard.
Aujourd’hui, chaque assiette parlante qui nous parvient est une survivante, un fragment de mémoire collective qui nous raconte, avec la simplicité de son trait et l’esprit de sa légende, la France d’hier.
Guide pratique pour le collectionneur d’assiettes parlantes
Vous avez hérité d’une assiette ou vous souhaitez commencer une collection ? Ce guide est fait pour vous. Apprendre à observer, à identifier et à évaluer ces objets est un plaisir qui décuple celui de la possession.
1. Identifier l’origine et l’époque
Le premier réflexe du collectionneur doit être de retourner l’objet. Le dos d’une assiette, ou « cul », est sa carte d’identité.
- La signature ou le poinçon : Cherchez une marque imprimée, en creux ou en relief. Pour la Société Céramique de Maastricht, on trouve souvent les initiales « S.C. » ou le nom complet, parfois accompagné d’un lion. Sa grande concurrente locale, Petrus Regout, utilisait l’image d’un sphinx. Les grandes manufactures françaises ont aussi des signatures bien connues : Sarreguemines, Creil & Montereau, Gien, Longwy, Choisy-le-Roi. Une simple recherche sur internet avec le nom inscrit vous donnera de précieuses informations. L’absence de marque n’est pas rédhibitoire, surtout pour les pièces plus anciennes (avant 1840), mais elle complique l’identification.
- Les matériaux : La plupart des assiettes parlantes sont en « faïence fine », une terre argileuse opaque et poreuse. Certaines, de meilleure qualité, sont en « terre de fer », une faïence plus blanche et plus résistante, comme son nom l’indique. Observez la couleur de la pâte là où l’émail est éventuellement absent (sur un petit éclat par exemple).
2. Estimer la valeur : Entre raison et passion
Lune combinaison de facteurs déterminent la valeur d’une assiette ancienne.
- L’état de conservation : C’est le critère numéro un. Une assiette en parfait état, sans le moindre éclat (ébréchure), fêle ou « cheveu » (fissure fine dans l’émail) aura toujours plus de valeur. Les taches et les rayures d’usage sont normales. Toutefois, elles peuvent diminuer le prix si elles sont trop prononcées.
- La rareté du décor et de la série : Les scènes napoléoniennes sont assez courantes. En revanche, on recherche davantage des séries sur des thèmes plus originaux (les premiers chemins de fer, les métiers oubliés, les caricatures politiques). Une série complète de 12 assiettes en parfait état est rare et sa valeur est bien supérieure à la somme des 12 assiettes vendues séparément.
- La manufacture : Certaines signatures sont plus cotées que d’autres. Par exemple, les collectionneurs recherchent davantage les productions de Creil & Montereau, notamment pour leur finesse. Maastricht est une très bonne manufacture, gage de qualité.
- La qualité de l’impression : Un décor bien net, bien centré et avec une encre bien noire (ou d’une belle couleur) est un plus. Les impressions floues, pâles ou bavées sont moins désirables.
Concrètement, une assiette parlante courante comme un modèle de la série Napoléon de Maastricht, en bon état, se négocie généralement entre 15 et 35 euros. Pour des pièces plus rares ou des manufactures plus recherchées, les prix peuvent monter à plusieurs dizaines, voire centaines d’euros, surtout pour une série complète.
3. Conserver et mettre en valeur ses trésors
Ces objets ont traversé un siècle ou plus, il convient d’en prendre soin.
- Le nettoyage : Oubliez le lave-vaisselle et les éponges abrasives ! Un lavage doux à la main, avec de l’eau tiède et un peu de savon de Marseille, est idéal. Séchez-la immédiatement avec un chiffon doux pour éviter que l’humidité ne pénètre par d’éventuelles craquelures de l’émail.
- L’exposition : Pour les mettre en valeur sur un mur ou dans une vitrine, utilisez des supports adaptés, de préférence avec des embouts en plastique pour ne pas rayer l’émail. Évitez une exposition prolongée au soleil direct, qui pourrait à la longue faire pâlir les couleurs du décor.
- Le stockage : Si vous devez les ranger, ne les empilez jamais directement les unes sur les autres. Intercalez toujours une protection douce comme des ronds de feutrine, du papier bulle ou même des filtres à café en papier.
Collectionner les assiettes parlantes est une passion accessible et infiniment riche. Chaque pièce est un fragment d’histoire, un objet d’art populaire qui nous connecte directement à la vie quotidienne de nos ancêtres.
FAQ – Questions fréquentes sur les assiettes anciennes
Comment savoir si mon assiette ancienne est une copie ou une production d’époque ?
La plupart de ces assiettes ne sont pas copiées, car leur valeur n’est pas assez élevée pour justifier une contrefaçon complexe. Cependant, il existe des reproductions modernes. Fiez-vous à l’usure générale : une assiette ancienne présente souvent des micro-rayures d’usage sur l’émail, une patine, et parfois de légères imperfections de fabrication qui sont des gages d’authenticité. Les poinçons modernes sont aussi souvent plus nets et standardisés.
Toutes les assiettes anciennes parlantes sont-elles signées ?
Non, surtout les plus anciennes (début du XIXe siècle). La signature s’est généralisée dans la seconde moitié du XIXe siècle. Une absence de marque ne signifie pas que l’assiette n’a pas de valeur, mais son identification reposera alors sur le style du décor, la forme et le type de faïence.
Un petit éclat sur le bord diminue-t-il beaucoup la valeur ?
Oui, malheureusement. Pour un collectionneur exigeant, l’état doit être parfait. Un petit éclat peut diviser la valeur de l’objet par deux, voire plus. Cependant, une assiette avec un décor très rare peut conserver de la valeur même avec un petit défaut. Pour un usage purement décoratif, un petit éclat discret est souvent tout à fait acceptable.
Est-ce que la couleur du décor a une importance sur la valeur ?
En général, non. Le noir, le bistre, le bleu et le gris sont les couleurs les plus courantes. Certaines séries polychromes (en plusieurs couleurs) peuvent être un peu plus rares et donc un peu plus chères, car elles nécessitaient plusieurs passages d’impression, mais ce n’est pas une règle absolue. La qualité du dessin prime sur la couleur.
