Un samedi matin. Le carrelage froid sous les pieds, le bol de chocolat chaud posé sur la table en formica, et l’écran du téléviseur qui chauffe doucement avant d’afficher ses premières couleurs. Si vous êtes né en 1972, cette image vous appartient. Elle est gravée quelque part entre les deux hémisphères, dans cette zone précise du cerveau qu’on ne nomme pas mais qu’on reconnaît au premier accord de générique.
Grandir dans les années 1970 et 1980 en France, c’est appartenir à une génération charnière. Celle qui a vu la télévision passer du noir et blanc à la couleur dans le salon familial. Celle qui a découvert les robots japonais avant même de savoir ce qu’était le Japon. Celle, enfin, qui a eu la chance — ou la malchance, selon les sensibilités — de traverser deux décennies radicalement différentes dans un même élan d’enfance.
1972 : pour situer le décor de celui qui est né cette année là
Être né en 1972, c’est arriver dans une France encore portée par les Trente Glorieuses, mais qui commence à sentir le vent tourner. Le premier choc pétrolier n’est qu’à un an. Georges Pompidou préside la République. Le SMIC vient d’être instauré. Et à la télévision — une seule chaîne pour l’essentiel, parfois deux — on regarde encore les émissions en famille, assis ensemble, sans autre choix.
Voici quelques repères de cette année fondatrice :
- Janvier 1972 : lancement officiel du Journal de Mickey en format moderne, qui deviendra une lecture incontournable des enfants de cette génération.
- Février 1972 : Nixon visite la Chine — loin des préoccupations enfantines, mais signe d’un monde qui bascule.
- Juin 1972 : le Congrès américain adopte le Titre IX sur l’égalité dans le sport — un détail qui n’atteint pas les cours d’école françaises, mais qui façonnera le monde de demain.
- Octobre 1972 : sortie en France du film Le Grand Blond avec une chaussure noire, avec Pierre Richard — une comédie familiale qui tourne en boucle dans les foyers pendant des années.
- Décembre 1972 : Apollo 17, dernière mission lunaire habitée. Les enfants nés ce mois-là grandiront avec l’idée que l’espace est conquis, puis — lentement — que cette conquête a été abandonnée.
L’arrivée de Goldorak : un séisme dans les chaumières
C’est en 1978 que tout bascule. Les enfants nés en 1972 ont alors six ans — l’âge parfait pour être foudroyés. Goldorak, diffusé sur TF1 à partir du 3 juillet 1978, n’est pas simplement une série animée japonaise doublée en français. C’est un événement de masse, peut-être l’un des premiers de la culture populaire enfantine française.
Le robot géant piloté par Actarus (prince d’Euphor dans la version originale japonaise UFO Robot Grendizer, créé par Go Nagai en 1975) provoque une réaction que peu avaient anticipée : les adultes s’alarment, les psychologues sonnent l’alerte, et les enfants, eux, sont absolument captivés. La violence stylisée, les thèmes de l’exil et de la guerre, la mort du père d’Actarus — des sujets traités avec une gravité que la télévision française pour enfants n’avait jamais osée.
Ce que peu d’articles mentionnent : la version française de Goldorak a été considérablement édulcorée par rapport à l’originale japonaise. Plusieurs épisodes entiers ont été supprimés, notamment ceux montrant des personnages humains mourant à l’écran. La version que les enfants de 1972 ont regardée est donc une version filtrée, censurée, et pourtant jugée trop violente par une partie de la presse et des parents de l’époque. Cette tension entre protection et fascination dira beaucoup sur la génération qui en a hérité.
Les figurines Goldorak en plastique dur — souvent achetées au marché ou dans les grandes surfaces Mammouth — restent parmi les objets les plus recherchés des collectionneurs aujourd’hui.
Casimir et l’île aux enfants : la douceur de l’après-école
Avant Goldorak, ou en parallèle, il y avait Casimir. L’Île aux Enfants, diffusée dès 1974 sur FR3 et créée par Christophe Izard, propose un univers radicalement opposé : doux, coloré, bienveillant. Casimir, ce grand dinosaure orange amateur de « gloubiboulgas » — ce mélange improbable d’aliments qu’il réclame avec délice — est l’un des personnages les plus aimés de la télévision française pour enfants.
Les enfants nés en 1972 ont entre deux et quatre ans quand l’émission débute. Casimir est donc leur premier souvenir télévisuel, leur première figure non-humaine aimante. Il y a quelque chose de profondément touchant dans cette chronologie : cette génération commence par un dinosaure orange débonnaire et finit, quelques années plus tard, dans les bras métalliques d’un robot guerrier. L’enfance entière de cette tranche d’âge se lit dans cet écart.
Le Club Dorothée : l’adolescence télévisuelle
Si Goldorak est l’enfance et Casimir la petite enfance, le Club Dorothée est l’adolescence. Lancé sur TF1 le 30 octobre 1987 — les enfants de 1972 ont alors quinze ans — le Club Dorothée n’est pas exactement une émission pour eux. Et pourtant, ils y reviennent.
Dorothée, de son vrai nom Frédérique Hoschedé, accompagnée de ses compères Ariane, Patrick, Jacky et Corbier, anime une émission qui devient le rendez-vous incontournable du mercredi et du samedi matin. Ce qui frappe, avec le recul, c’est la cohérence éditoriale : le Club Dorothée prolonge et industrialise ce que Goldorak avait initié, en important massivement les animés japonais — Dragon Ball, Nicky Larson, Ken le Survivant, Sailor Moon.
Les adolescents de 1987 nés en 1972 sont en quelque sorte les passeurs. Ils regardent encore, mais regardent aussi regarder leurs petits frères et sœurs. Ils ont inventé un rapport nouveau à la culture de l’image animée.
Ce qu’on regardait, ce qu’on lisait, ce qu’on jouait
| Période | Âge approximatif | Culture dominante |
|---|---|---|
| 1974-1977 | 2-5 ans | Casimir, Chapi Chapo, La Séquence du spectateur |
| 1978-1982 | 6-10 ans | Goldorak, Albator, Candy, Récré A2 |
| 1983-1986 | 11-14 ans | Premiers jeux vidéo (Atari, Amstrad), Hélène et les garçons (préfiguration), BD franco-belge |
| 1987-1990 | 15-18 ans | Club Dorothée, walkman, cassettes, premières sorties en concert |
À cette liste, il faut ajouter des objets disparus qui méritent leur propre mémorial :
- Les Playmobil arrivés en France en 1974, achetés pièce par pièce
- Le Monopoly en édition française des années 70, avec ses billets en papier coloré et son plateau légèrement différent
- Les magazines Pif Gadget, dont le gadget en plastique offert chaque semaine était souvent plus attendu que la bande dessinée elle-même
- Les Lego en boîtes de briques vrac, sans notice, sans thème imposé — juste des possibilités
FAQ — Né en 1972 : les questions qu’ils se posent
Goldorak est-il vraiment japonais ?
Oui. La série originale s’appelle UFO Robot Grendizer et a été créée par Go Nagai pour le studio Toei Animation, diffusée au Japon à partir de 1975. La version française a été doublée et partiellement remontée avant d’être diffusée sur TF1 à l’été 1978.
Combien d’épisodes de L’Île aux Enfants ont été produits ?
L’émission a produit plus de 750 épisodes entre 1974 et 1982, ce qui en fait l’une des séries jeunesse françaises les plus prolixes de son époque. Casimir est apparu dans la majorité d’entre eux.
Le Club Dorothée a-t-il vraiment été critiqué à l’époque ?
Oui, vivement. Des associations de parents, des syndicats d’enseignants et plusieurs intellectuels ont dénoncé ce qu’ils appelaient une « américanisation » (en réalité une japonisation) de la culture enfantine et un appauvrissement des contenus. Le débat a nourri plusieurs rapports parlementaires dans les années 1990.
Qu’est-ce qui définit culturellement une personne née en 1972 ?
Être né en 1972, c’est avoir grandi avant internet et le câble, dans un univers médiatique rare et donc intensément partagé. Un enfant de cette génération et un autre, habitant à 500 kilomètres de distance, regardaient exactement la même chose le samedi matin. Cette homogénéité culturelle est une particularité que les générations suivantes n’ont plus connue.
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Il reste quelque chose d’indescriptible dans le fait d’appartenir à cette génération précise. Pas une nostalgie amère, plutôt une douceur étrange — celle de savoir qu’on a grandi à une époque où les héros mesuraient dix mètres de haut, où un dinosaure orange était un ami, et où une émission de télévision suffisait à réunir tous les enfants de France autour du même rêve, le même matin, au même instant.
