Rosie la riveteuse : histoire d’une légende

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Elle est partout. Sur des tasses, des t-shirts, des affiches brandies dans les manifestations. Le poing levé, le biceps contracté, le regard déterminé sous un bandana à pois rouges, elle nous lance un défi : « We Can Do It!« . Pour des millions de personnes aujourd’hui, cette image est l’incarnation de Rosie the Riveter, (Rosie la riveteuse en français), ce symbole des femmes américaines qui ont construit les avions et les bombes de la Seconde Guerre mondiale. C’est l’emblème ultime de l’émancipation féminine et de la puissance au travail. Pourtant, la véritable histoire de cette affiche est bien plus complexe et ironique qu’il n’y paraît. Loin d’être un appel national à l’émancipation, ce poster n’a quasiment jamais été vu pendant la guerre. Plongeons dans l’histoire méconnue d’une icône vintage devenue un phénomène mondial bien après sa création, et demandons-nous qui étaient ses cousines françaises.

L’histoire méconnue de l’affiche : un outil de motivation interne

Contrairement à la croyance populaire tenace, l’affiche « We Can Do It! » n’a jamais été un outil de recrutement gouvernemental. Elle n’a pas été placardée dans les rues des États-Unis pour inciter les femmes à rejoindre les usines d’armement. Sa genèse est bien plus modeste. En 1942, l’artiste graphiste J. Howard Miller est engagé par le comité de production de l’entreprise Westinghouse Electric. Sa mission ? Créer une série de posters destinés à être affichés… à l’intérieur de leurs propres usines. L’objectif n’était pas de recruter, mais de motiver les employées déjà présentes. Il s’agissait de décourager l’absentéisme, de prévenir les grèves et de galvaniser le moral des troupes pour soutenir l’effort de guerre.

L’affiche en question fut donc imprimée et exposée uniquement dans quelques usines Westinghouse du Midwest américain. Elle ne fut visible que pendant une très courte période, en février 1943, avant d’être remplacée par une autre image de la série. Puis, elle tomba dans l’oubli le plus total pendant près de quarante ans.

La femme représentée sur le poster n’était pas non plus une ouvrière célèbre. Miller s’est probablement inspiré d’une photographie d’une jeune ouvrière de 17 ans, Geraldine Hoff Doyle, qui travaillait brièvement dans une usine du Michigan. Ironiquement, Geraldine quitta son poste peu de temps après la prise de la photo, craignant de se blesser la main au travail, un détail qui contraste avec l’image de force indomptable qu’elle allait plus tard incarner.

La véritable « Rosie the Riveter » de la culture populaire de l’époque était en réalité une autre image : celle peinte par Norman Rockwell pour la couverture du Saturday Evening Post en 1943. Cette « Rosie » là, une riveteuse musclée et rousse, un pied posé sur un exemplaire de Mein Kampf, était, elle, immensément célèbre pendant la guerre.

La renaissance d’une icône : comment le féminisme a ressuscité Rosie

Alors, comment une affiche interne et obscure est-elle devenue un symbole planétaire ? La magie opère à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Dans un contexte de lutte pour les droits des femmes et l’égalité professionnelle, les mouvements féministes cherchent des symboles forts pour incarner leurs revendications. C’est à ce moment que l’affiche de Miller refait surface. En 1982, elle est reproduite dans un article de magazine intitulé « Poster Art for Patriotism’s Sake » et est ensuite exposée aux Archives nationales américaines. Le public la redécouvre.

L’image est parfaite. Le slogan « We Can Do It! » est un cri de ralliement universel. Le personnage, anonyme et puissant, peut représenter toutes les femmes. Dépouillée de son contexte original (la productivité chez Westinghouse), l’affiche devient une toile vierge sur laquelle se projettent les aspirations d’une nouvelle génération. Elle symbolise la compétence, la force physique, le courage et la capacité des femmes à occuper des espaces traditionnellement masculins. Les militantes féministes se l’approprient. Elles la brandissent dans les manifestations pour le droit à l’avortement, pour l’égalité salariale et contre les discriminations. L’image devient virale bien avant l’heure, imprimée sur tous les supports imaginables. Des célébrités comme Beyoncé ou Pink la recréent, la propulsant définitivement au panthéon de la pop culture. Cette ancienne affiche de propagande industrielle est devenue, par un incroyable retournement de l’histoire, un symbole mondial de l’émancipation.

Une perspective française : à la recherche des “Rosie la riveteuse”

Pendant que l’Amérique célébrait ses « Rosies » dans un effort de guerre industriel colossal et unifié, la situation en France était radicalement différente. Le pays était coupé en deux, occupé, et son appareil industriel en partie démantelé ou réorienté au profit de l’Allemagne nazie. Parler d’une « Rosie la riveteuse » française dans le même sens qu’aux États-Unis est donc complexe, mais cela ne signifie pas que les femmes françaises sont restées inactives, bien au contraire. Leur participation a simplement pris d’autres formes, plus discrètes mais tout aussi cruciales.

Dans les usines qui continuaient de tourner sous l’Occupation, souvent pour l’effort de guerre allemand via le Service du Travail Obligatoire (STO), les femmes ont également remplacé les hommes partis au combat, prisonniers ou entrés dans la clandestinité. Elles travaillaient dans des conditions extrêmement difficiles, sous la menace constante des bombardements alliés et du contrôle allemand. Leur rôle était ambigu : participer à l’économie était une nécessité pour survivre, mais cela signifiait aussi, dans bien des cas, contribuer à la machine de guerre ennemie. Ce n’était pas un engagement patriotique célébré, mais une réalité subie et périlleuse.

Que étaient les « rosie la riveteuse » en France ?

Cependant, la contribution la plus emblématique des femmes françaises se trouve peut-être ailleurs : dans la Résistance. Elles n’étaient pas seulement des dactylos ou des infirmières, mais des agentes de liaison, des transporteuses d’armes, des saboteuses, des opératrices radio. Ces « femmes de l’ombre » prenaient des risques immenses.

Elles n’avaient ni uniforme, ni reconnaissance officielle, et leur capture signifiait la torture et la déportation. Leur courage n’était pas célébré sur des affiches colorées, mais il a été un pilier de la libération du pays.

Après la guerre, durant la Reconstruction, le rôle des femmes fut tout aussi fondamental. Elles ont participé à déblayer les ruines, à relancer l’agriculture, à faire fonctionner les services publics et à reconstruire le tissu social d’un pays traumatisé. Ces « femmes de la Reconstruction » sont les véritables « Rosies » françaises. Moins glamour, moins iconiques, mais tout aussi déterminées et essentielles.

Elles n’avaient pas de bandana à pois, mais elles ont, elles aussi, prouvé qu’elles pouvaient le faire.


FAQ autour de Rosie la riveteuse (Rosie the riveter)

1. Qui est la femme sur l’affiche « We Can Do It! » ?

L’identité de la femme a longtemps fait débat. On a longtemps cru qu’il s’agissait de Geraldine Hoff Doyle, une ouvrière photographiée en 1942. Cependant, des recherches plus récentes ont identifié une autre ouvrière. Il s’agit de Naomi Parker Fraley. C’est probablement elle, la femme sur la photo qui a inspiré l’artiste J. Howard Miller. Dans les faits, le personnage est une représentation idéalisée plus qu’un portrait fidèle.

2. L’affiche était-elle vraiment utilisée pour recruter des femmes ?

Non, c’est l’une des idées reçues les plus tenaces. L’affiche a été créée pour un usage interne et de courte durée dans les usines Westinghouse. Son but était de motiver les employées déjà en poste, pas d’en recruter de nouvelles. Les véritables campagnes de recrutement utilisaient d’autres images et slogans.

3. Quelle est la différence entre « Rosie the Riveter » et l’affiche « We Can Do It! » ?

« Rosie the Riveter » était à l’origine le titre d’une chanson populaire de 1942, qui a ensuite inspiré un personnage symbolique représentant toutes les femmes travaillant dans l’industrie de l’armement. L’incarnation la plus célèbre de Rosie pendant la guerre était celle de Norman Rockwell. L’affiche « We Can Do It! » n’a été associée au nom de « Rosie » que bien plus tard, lors de sa redécouverte dans les années 1980.

Encore à savoir sur « Rosie la riveteuse »

4. Les femmes ont-elles été renvoyées chez elles après la guerre ?

Oui, majoritairement. Aux États-Unis comme en France, la fin de la guerre a coïncidé avec le retour des hommes du front. Une forte pression sociale et gouvernementale a été exercée sur les femmes pour qu’elles quittent leurs postes et retournent à leur rôle traditionnel de femme au foyer, afin de « rendre » les emplois aux hommes. Beaucoup de femmes ont cependant lutté pour conserver leur indépendance économique nouvellement acquise.

5. Y a-t-il eu des figures iconiques de femmes au travail en France pendant cette période ?

Il n’y a pas eu d’icône unique et aussi médiatisée que « Rosie the Riveter ». La France, étant occupée, n’avait pas la même machine de propagande. Cependant, des figures comme Lucie Aubrac dans la Résistance, ou plus tard des symboles de la Reconstruction, incarnent cette force féminine, même si elles n’ont pas été condensées en une seule image pop.