L’entre-deux-guerres est une parenthèse enchantée pour les arts décoratifs en France. Parmi les créations les plus marquantes de cette période, on trouve de véritables céramiques iconiques. De 1919 à 1939, la céramique connaît une véritable révolution. Elle quitte le statut de simple contenant utilitaire pour devenir un objet de mode incontournable.
Oubliez la porcelaine fragile réservée à l’élite. Cette période marque l’avènement de la faïence décorative et du grès pour tous. Les manufactures françaises, portées par l’élan de l’Exposition de 1925, rivalisent d’imagination. Elles inondent le marché de vases, de bibelots et de sculptures animalières. Ces objets peuplaient les buffets de nos grands-parents. Aujourd’hui, ils reviennent en force dans nos intérieurs modernes grâce à leur esthétique intemporelle.
Nous allons explorer ensemble ce patrimoine fascinant. Vous apprendrez à reconnaître les pièces qui ont marqué l’histoire du goût français.
- La démocratisation du beau : le rôle des ateliers d'art
- La folie des craquelés, céramiques iconiques des années 30
- Le bestiaire stylisé : quand la sculpture s'invite au salon
- Longwy et le renouveau des émaux cernés
- Les productions régionales de céramiques iconiques
- Guide du collectionneur : acheter sans se tromper
La démocratisation du beau : le rôle des ateliers d’art
Il est impossible de comprendre la céramique de cette époque sans évoquer les Grands Magasins parisiens. Au Printemps, aux Galeries Lafayette ou au Bon Marché, une idée germe dès les années 1910. Il faut rendre le beau accessible aux classes moyennes.
Ces enseignes créent leurs propres studios de création, appelés « Ateliers d’Art ». Ils recrutent de jeunes talents sortis des écoles des Beaux-Arts. Leur mission est simple : dessiner des objets modernes, reproductibles en série, mais avec une exigence artistique forte.
L’atelier « Primavera » du Printemps ouvre la voie dès 1912. Il sera suivi par « La Maîtrise » (Galeries Lafayette), « Pomone » (Le Bon Marché) et « Studium » (Grands Magasins du Louvre). Ces noms sont cruciaux pour le collectionneur. Ils ne possédaient pas toujours leurs propres fours. Ils passaient commande à des manufactures existantes comme Sainte-Radegonde, Longwy ou Malicorne. Ces pièces portent souvent la double signature de l’atelier et du fabricant.
C’est ainsi que le style Art Déco pénètre dans tous les foyers. Les formes s’épurent. Les motifs floraux complexes de l’Art Nouveau laissent place à des fleurs stylisées ou des géométries rigoureuses. Certaines céramiques deviennent iconiques.
La folie des craquelés, céramiques iconiques des années 30
S’il y a bien une technique emblématique de l’entre-deux-guerres, c’est le craquelé. Vous avez forcément déjà vu ces sculptures d’animaux ou ces vases blancs parcourus d’un réseau de fines lignes noires.
À l’origine, la craquelure est un défaut de cuisson. L’émail et la terre ne se rétractent pas à la même vitesse en refroidissant. Cela crée des fissures. Les céramistes des années 20 décident de transformer ce défaut en qualité esthétique majeure.
La faïencerie de Saint-Clément, en Lorraine, devient le champion incontesté de ce style. D’autres manufactures comme Orchies ou Le moulin des Loups (Orchies-Hamage) suivent le mouvement avec brio.
La couverte (l’émail de surface) est généralement blanc cassé, beige ou turquoise pâle. Le réseau de craquelures est ensuite révélé en passant de l’encre de Chine ou du bitume qui s’infiltre dans les fentes. Ce rendu graphique s’accorde parfaitement avec les meubles en bois foncé de l’époque. Il capte la lumière sans éblouir. Les formes sont rondes, pleines, rassurantes. C’est le triomphe de la céramique sculpturale.
Le bestiaire stylisé : quand la sculpture s’invite au salon
L’animalier est le genre roi et iconique de la céramique Art Déco manufacturée. Mais attention, on ne cherche plus le réalisme anatomique du XIXe siècle. L’animal doit être stylisé, dynamique et synthétique.
Deux noms dominent cette production chez Saint-Clément et Lunéville : Charles Lemanceau et Géo Condé. Leurs créations sont aujourd’hui très recherchées. Lemanceau est célèbre pour ses antilopes bondissantes et ses lévriers élancés. Il simplifie les formes à l’extrême. Les muscles sont suggérés par des volumes géométriques. La vitesse est palpable dans l’objet immobile. Les ours blancs, inspirés par le sculpteur François Pompon, connaissent un succès fou. Ils sont produits en série dans des tailles variées pour s’adapter à toutes les bourses et toutes les cheminées.
Les oiseaux (perroquets, marabouts), les félins et les écureuils complètent ce bestiaire. Ces pièces apportent une touche d’humour et de nature domestiquée dans les intérieurs urbains.
Longwy et le renouveau des émaux cernés
Dans l’Est de la France, la manufacture de Longwy poursuit une route différente mais tout aussi glorieuse. Elle est célèbre pour sa technique des émaux cernés, héritée du XIXe siècle.
Le principe ressemble au vitrail. Un trait noir en relief délimite les motifs sur la terre cuite. Les alvéoles ainsi créées sont remplies manuellement d’émail coloré. Cela donne un relief et une profondeur uniques. Dans l’entre-deux-guerres, Longwy abandonne ses décors japonisants classiques. Sous l’impulsion de directeurs artistiques audacieux, les décors explosent de modernité. On appelle cette période « Art Déco » chez Longwy.
Les motifs deviennent cubistes. Les fleurs sont géométriques. Les couleurs claquent : bleu cobalt, jaune citron, rouge sang. Des artistes comme Maurice Paul Chevallier renouvellent totalement le répertoire. Ces pièces sont souvent plus onéreuses que les craquelés car elles demandent beaucoup de main-d’œuvre. Une coupe ou un vase boule Longwy de cette époque est une pièce maîtresse dans une collection.
Les productions régionales de céramiques iconiques
Paris et l’Est n’ont pas le monopole. Partout en France, des centres traditionnels adaptent leur production à la mode du temps. C’est un axe de collection passionnant et souvent plus abordable.
À Quimper, la manufacture Odetta (pour Odet Aven) lance une gamme de grès fascinante. On y retrouve les motifs bretons mais traités de manière géométrique, presque abstraite. Les couleurs sont sourdes et mates.
Au Pays Basque, la poterie de Ciboure crée un style unique néo-grec et néo-basque. Les vases tournés par Étienne Vilotte mettent en scène des scènes de la vie rurale (pelote basque, scènes de marché) dans un style antique très épuré.
Ces productions prouvent que le modernisme n’a pas tué le régionalisme. Il l’a au contraire revitalisé en le débarrassant de son côté folklorique parfois kitch.
Guide du collectionneur : acheter sans se tromper
Le marché de la céramique de l’entre-deux-guerres est vaste. Voici les clés pour naviguer en sécurité, identifier les pépites et éviter les déconvenues.
1. Décrypter les signatures et les marques
La signature est votre premier indice. Retournez toujours l’objet.
- Le tampon : La plupart des manufactures utilisaient un tampon à l’encre sous l’émail. Recherchez les blasons (Lorraine pour Saint-Clément) ou les initiales entrelacées.
- La marque en creux : Sur les craquelés, on trouve souvent la signature du sculpteur (ex : « Geo Condé ») gravée directement dans la pâte, parfois peu lisible sous l’émail épais.
- Les numéros de forme : Un numéro gravé en creux indique souvent le modèle dans le catalogue de la fabrique. C’est un signe de production industrielle organisée.
- La mention « France » : Sa présence est quasi systématique pour l’export. Son absence sur une pièce supposée industrielle doit vous alerter, bien que certaines pièces vendues localement n’en aient pas.
- Les signatures d’ateliers : Une pièce marquée « Primavera France » sans nom de manufacture a bien été éditée par le Printemps. C’est un gage de qualité esthétique.
2. Repérer les faux et les rééditions
Les craquelés ont été tellement à la mode qu’ils ont été copiés, parfois grossièrement.
- L’aspect des craquelures : Sur une pièce ancienne, le réseau est irrégulier et naturel. Sur une copie moderne asiatique, les traits sont souvent peints ou imprimés, sans relief au toucher.
- Le poids : La faïence de l’époque est dense. Une pièce ancienne pèse son poids. Si l’objet vous semble étonnamment léger ou sonne le « plastique » quand on le toquade l’ongle, méfiance.
- La patine : Le pied de l’objet (la partie en contact avec la table) ne doit pas être blanc immaculé. Il doit montrer des traces de frottement grisâtres, signe qu’il a vécu.
- Les couleurs trop vives : Les turquoises et jaunes des années 30 ont une nuance spécifique, souvent un peu laiteuse. Des couleurs fluo ou trop uniformes indiquent une fabrication récente.
3. Estimer la valeur et l’état
La valeur d’une céramique dépend de trois critères : la rareté, la signature et surtout l’état.
- L’état est roi : En céramique, le moindre « cheveu » (fêlure) ou égrenure (éclat) divise la valeur par deux ou trois. Passez votre doigt sur les bords des vases pour sentir les restaurations invisibles à l’œil nu.
- Les sujets recherchés : Dans le bestiaire, les animaux exotiques (panthères, singes) ou les nus féminins cotent plus que les animaux de ferme.
- La cote actuelle :
- Entrée de gamme : Vases anonymes en craquelé simple ou petits sujets (écureuils, lapins) : entre 20 € et 60 €.
- Milieu de gamme : Vases signés (Primavera, Orchies) ou sculptures de taille moyenne : entre 80 € et 250 €.
- Haut de gamme : Grandes sculptures de Lemanceau, pièces importantes de Longwy ou Ciboure : de 300 € à plus de 1500 €.
4. Nettoyage et conservation
N’immergez jamais totalement une céramique craquelée ancienne dans l’eau chaude savonneuse trop longtemps. L’eau peut s’infiltrer par les craquelures, gorger la terre cuite poreuse et faire sauter l’émail en séchant ou créer des taches de moisissure sous la surface. Nettoyez avec un chiffon humide et séchez immédiatement.
FAQ : Les céramiques iconiques de l’entre-deux-guerres
Qu’est-ce que la barbotine et est-ce de l’Art Déco ?
La barbotine est une pâte céramique liquide utilisée pour mouler des décors en relief très réalistes (fleurs, fruits). Bien que populaire, on l’associe plutôt à la fin du XIXe et au style Art Nouveau. L’Art Déco rejette souvent ce naturalisme pour des formes plus lisses, mais certaines manufactures ont continué d’en produire tardivement.
J’ai un vase marqué « Made in France« , est-ce une bonne chose ?
Oui ! Cette mention en anglais était obligatoire pour l’exportation, notamment vers les États-Unis, dès le début du XXe siècle. Cela confirme l’origine française et date souvent la pièce de la première moitié du siècle.
La faïence de Sarreguemines est-elle considérée comme Art Déco ?
Sarreguemines a eu une production immense. Si une grande partie est utilitaire et classique, la manufacture a produit de magnifiques pièces Art Déco, notamment des vases aux formes géométriques et des services de table aux motifs aérographes très modernes.
Pourquoi mon vase craquelé a-t-il des taches brunes sous l’émail ?
C’est souvent dû à l’humidité ou à la graisse qui a pénétré la terre poreuse à travers les craquelures au fil des décennies. C’est très difficile à enlever sans risquer d’abîmer la pièce. Certains collectionneurs acceptent cela comme une « patine du temps », d’autres préfèrent des pièces immaculées.
Qui est Edouard Cazaux ?
C’est un grand céramiste et sculpteur de cette période (1889-1974). Il a travaillé pour la manufacture de Montereau mais aussi créé des céramiques iconiques uniques. Ses œuvres, mélangeant souvent grès et dorures avec des thèmes mythologiques, sont très cotées et se situent à la frontière entre l’artisanat d’art et la sculpture.
