L’année 1968 en France. Rien que l’évocation de ce millésime suffit à convoquer des images puissantes : les barricades du Quartier Latin, les slogans rageurs peints sur les murs, le visage grave du Général de Gaulle. Pourtant, réduire 1968 à sa seule crise de mai serait une erreur. Cette année fut un véritable séisme, une ligne de faille entre l’ancienne France des Trente Glorieuses, sûre de sa prospérité, et une nouvelle génération aspirant à plus de liberté. Pour comprendre ce tournant majeur, il faut regarder au-delà des pavés. Il faut pousser la porte des appartements meublés en Formica, écouter les 45 tours qui crépitent sur les Teppaz et observer les changements qui s’opèrent dans les têtes, les foyers et les rues.
Mai 68 : chronique d’un embrasement inattendu
Au début de l’année 1968, la France semble ronronner. Le chômage est bas, la consommation bat son plein et l’autorité du Général de Gaulle paraît inébranlable. Quelques mois plus tôt, le journaliste Pierre Viansson-Ponté écrivait dans Le Monde un article resté célèbre : « La France s’ennuie ». Il ne pouvait imaginer à quel point son diagnostic serait bientôt démenti par une explosion sociale et politique sans précédent.
Tout commence dans le milieu étudiant. Le 22 mars, des étudiants de la faculté de Nanterre, menés par des figures comme Daniel Cohn-Bendit, occupent les locaux administratifs. Ils protestent contre un système universitaire qu’ils jugent archaïque et inadapté, mais leurs revendications sont plus larges. Ils critiquent la société de consommation, la guerre du Vietnam et l’autorité patriarcale qui régit la société. Le mouvement gagne rapidement la Sorbonne. Le pouvoir politique réagit par la fermeté. La police intervient, ce qui met le feu aux poudres. La nuit du 10 au 11 mai, connue comme la « nuit des barricades », voit des affrontements d’une violence inouïe entre les étudiants et les CRS au Quartier Latin.
La France de 1968 paralysée
Cet événement marque un tournant. La répression policière choque l’opinion publique et crée un sentiment de solidarité. Le 13 mai, les syndicats appellent à une journée de grève générale. Le succès est immense et dépasse toutes les attentes. Le mouvement étudiant se transforme en un mouvement social. Dans les jours qui suivent, la grève s’étend comme une traînée de poudre. Les usines sont occupées, les transports paralysés, l’essence se fait rare. La France est à l’arrêt, bloquée par près de dix millions de grévistes. Les revendications des ouvriers sont d’abord salariales, mais elles se teintent rapidement, au contact des étudiants, d’une remise en cause plus profonde de la hiérarchie et des conditions de travail.
Le pouvoir semble dépassé. Le Premier ministre Georges Pompidou tente de négocier. Les accords de Grenelle, qui prévoient notamment une augmentation de 35% du SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) et de 10% pour l’ensemble des salaires, sont conclus fin mai. Cependant, ils sont rejetés par la base des grévistes qui veulent aller plus loin. La crise devient politique.
Le 29 mai, le Général de Gaulle disparaît pendant plusieurs heures. Il s’est en réalité rendu à Baden-Baden, en Allemagne, pour s’assurer du soutien de l’armée. Son retour est un coup de théâtre. Le 30 mai, il annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Dans la foulée, une gigantesque contre-manifestation de soutien au Général sur les Champs-Élysées montre qu’une partie de la France, la « majorité silencieuse », aspire à un retour à l’ordre. Le travail reprend progressivement dans les usines au début du mois de juin et les élections législatives qui suivent donnent une large victoire aux gaullistes. La crise politique est terminée, mais la société, elle, a changé pour toujours.
La vie quotidienne en 1968 : entre modernité et traditions
Pendant que la jeunesse parisienne rêvait de révolution, le reste de la France vivait au rythme d’une modernité en pleine accélération. L’année 1968 est un formidable instantané de cette transition entre un monde ancien et un futur qui s’invente.
Dans les intérieurs, le plastique est roi. Les cuisines se parent de couleurs vives, souvent orange ou jaune citron. Les meubles en Formica et les chaises en Skaï sont partout. Le confort moderne, longtemps un luxe, se démocratise. Le réfrigérateur trône dans la cuisine, la machine à laver fait son entrée dans la salle de bains et la télévision devient le centre du salon. En 1968, on se réunit en famille devant l’unique chaîne de l’ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française) pour regarder des émissions cultes comme « La Piste aux étoiles » ou les étranges et fascinants « Shadoks » qui pompaient sans relâche.
En vent de liberté dans la France de 1968
La mode est à l’audace. La mini-jupe, scandaleuse quelques années plus tôt, est adoptée par une grande partie de la jeunesse féminine. Les robes trapèze, les motifs psychédéliques, les bottes en vinyle et les matières nouvelles comme le PVC dessinent une silhouette futuriste. Pour les garçons, les pantalons « pattes d’éléphant » commencent à s’élargir et les cheveux s’allongent, au grand dam des parents. C’est l’époque des catalogues Prisunic ou La Redoute, qui diffusent cette nouvelle mode dans tous les foyers.
Sur les routes, la voiture incarne la liberté. La Renault 4L et la Citroën 2CV sont les reines des petites routes de campagne, tandis que la Peugeot 404 et l’iconique Citroën DS symbolisent la réussite sociale. Partir en vacances à bord de sa propre voiture, chargée à ras bord, devient un rituel estival pour de plus en plus de familles françaises.
La bande-son de 1968 est un mélange détonant. Les idoles yéyé comme Johnny Hallyday, Sylvie Vartan ou France Gall sont toujours là. Mais de nouvelles voix se font entendre. Jacques Dutronc triomphe avec « Il est cinq heures, Paris s’éveille », qui deviendra sans le vouloir l’un des hymnes de Mai 68. Antoine, avec ses chemises à fleurs et ses « Élucubrations », incarne une jeunesse plus contestataire. Surtout, les ondes des postes à transistors sont envahies par la pop et le rock venus d’Angleterre et des États-Unis : les Beatles, les Rolling Stones, Jimi Hendrix ou The Doors font découvrir aux jeunes Français des sonorités nouvelles et une attitude plus rebelle.
L’onde de choc culturelle : quand l’imagination a pris le pouvoir
Si la révolution politique a échoué, la révolution culturelle, elle, a profondément réussi. L’héritage le plus durable de 1968 ne se trouve pas dans les lois, mais dans les esprits. Les événements ont agi comme un formidable accélérateur de particules sociales, libérant des énergies qui couvaient depuis des années.
Le symbole le plus marquant de cette effervescence est sans doute la floraison des slogans sur les murs de Paris. Poétiques, politiques ou utopiques, ils témoignent d’une libération de la parole. « Il est interdit d’interdire », « Sous les pavés, la plage ! », « Jouissez sans entraves », « L’imagination au pouvoir ». Ces formules, souvent créées collectivement, attaquent toutes les formes d’autorité : celle du patron, du professeur, du mari, de l’État. Les affiches de l’Atelier populaire de l’École des Beaux-Arts, avec leurs dessins percutants et leurs messages sans concession, deviennent les icônes de cette révolte.
Un tournant majeur après la France de 1968
Mai 68 a semé les graines des grands mouvements sociaux des décennies suivantes. Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), qui naîtra officiellement deux ans plus tard, trouve ses racines dans cette remise en cause du patriarcat. Les premières réflexions écologistes émergent de la critique de la société de consommation. Le désir d’une libération sexuelle et la remise en cause des normes traditionnelles ouvrent la voie aux futurs combats pour les droits des homosexuels.
La secousse a ébranlé toutes les disciplines artistiques. Au Festival de Cannes, des cinéastes de la Nouvelle Vague comme Jean-Luc Godard et François Truffaut provoquent son interruption en solidarité avec le mouvement. Le théâtre, la chanson, la littérature : partout, les artistes s’interrogent sur leur rôle dans la société et cherchent des formes d’expression plus directes, plus engagées. L’idée que l’art peut et doit être politique s’impose avec force.
En conclusion, l’année 1968 fut bien plus qu’une simple parenthèse agitée. Elle fut le moment où la France est passée, parfois brutalement, du noir et blanc à la couleur, d’un monde vertical et autoritaire à une société aspirant à plus d’horizontalité et de dialogue. Si les barricades ont disparu, l’esprit de 68, fait de critique, de désir de libération et de foi en l’utopie, continue d’infuser notre présent et de nourrir nos débats.

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Foire Aux Questions (FAQ) sur l’année 1968 en France
Q1 : Quels ont été les résultats concrets et immédiats de Mai 68 ?
Les résultats les plus directs sont les Accords de Grenelle qui, bien que rejetés initialement, ont été appliqués. Ils ont acté une augmentation de 35% du SMIG et de 10% en moyenne pour tous les salaires, ainsi que la création de la section syndicale d’entreprise. Politiquement, la crise a abouti à la dissolution de l’Assemblée nationale et à une victoire écrasante du parti gaulliste aux élections de juin 1968.
Q2 : La France était-elle la seule à connaître des troubles en 1968 ?
Non, absolument pas. L’année 1968 a été marquée par une contestation de la jeunesse à l’échelle mondiale. On peut citer le Printemps de Prague en Tchécoslovaquie. Mais aussi les immenses manifestations contre la guerre du Vietnam aux États-Unis. Ou encore les mouvements étudiants en Allemagne, en Italie, au Mexique (qui a connu un massacre d’étudiants juste avant les Jeux Olympiques) ou encore au Japon.
Q3 : Comment s’habillait-on au quotidien en 1968 ?
Le style vestimentaire de 1968 était très contrasté. La jeunesse adoptait massivement la mini-jupe, les robes trapèze, les motifs géométriques ou psychédéliques et les couleurs vives. Les matières plastiques comme le vinyle étaient populaires. Chez les hommes, les pantalons à pattes d’éléphant faisaient leur apparition. En parallèle, une grande partie de la population, surtout les plus âgés et en dehors des grandes villes, conservait un style beaucoup plus classique et formel.
Encore à savoir sur la France de 1968
Q4 : Quelle musique écoutait la jeunesse en 1968 ?
La jeunesse écoutait une musique en pleine transition. Les vedettes du yéyé (Johnny Hallyday, France Gall) étaient encore très populaires. Cependant, de nouveaux chanteurs français proposaient des textes plus ironiques ou contestataires (Jacques Dutronc, Antoine). Surtout, l’influence du rock anglo-saxon était immense. Notamment avec des groupes comme les Beatles, les Rolling Stones, The Doors. Mais aussi des artistes comme Jimi Hendrix, qui apportaient un son et une attitude radicalement nouveaux.
Q5 : Que signifie le slogan « Sous les pavés, la plage ! » ?
C’est l’un des slogans les plus poétiques et symboliques de Mai 68. Il a plusieurs significations. Littéralement, sous les pavés que les manifestants lançaient sur les forces de l’ordre, il y avait du sable. Métaphoriquement, il signifie que sous la dureté de la société autoritaire et capitaliste (les pavés), se cache autre chose. Un idéal de liberté, de loisirs, de bonheur et d’une vie plus naturelle (la plage). C’est une invitation à renverser l’ordre établi pour retrouver une forme d’utopie.
